Le geste est constitutionnel. Mais il n'est pas que constitutionnel. En saisissant l'Assemblée Nationale d'un projet de loi visant à proroger le mandat des députés jusqu'au 20 décembre 2026, le président Paul Biya a suivi à la lettre les dispositions de l'article 15 alinéa 4 de la Constitution, qui autorise le chef de l'État à solliciter une telle prorogation « lorsque les circonstances l'exigent ». Les consultations requises ont été menées. Les avis transmis. La forme est respectée. Le droit est sauvé.
Mais la politique, elle, ne se limite jamais au droit.
L'exécutif invoque des contraintes économiques et organisationnelles pour justifier ce report. L'argument n'est pas sans fondement : organiser des élections coûte cher, dans un contexte de finances publiques sous tension et après des scrutins récents ayant mobilisé d'importants moyens logistiques et sécuritaires. Comme le rappelait récemment le député Cabral Libii dans un rappel pédagogique sur les délais constitutionnels, l'arithmétique des 90 jours de convocation du corps électoral et des 120 jours maximum pour tenir l'élection rendait de toute façon une prorogation pratiquement inévitable si des législatives devaient se tenir avant la session parlementaire de juin.
Mais réduire cette décision à une simple équation financière serait une lecture incomplète.
En prolongeant le mandat des députés jusqu'en décembre 2026, l'exécutif s'offre avant tout de la marge. De la marge pour réorganiser, pour anticiper, pour ajuster les équilibres — dans un système politique où la stabilité est érigée en principe cardinal et où la recomposition institutionnelle en cours, avec les nouveaux présidents de l'Assemblée et du Sénat, n'a pas encore déployé tous ses effets.
Repousser l'échéance électorale, c'est aussi éviter l'incertitude qu'elle charrie dans un contexte postélectoral tendu — marqué par la contestation de la présidentielle d'octobre 2025, les arrestations politiques et les pressions internationales.
L'histoire politique du Cameroun montre que le calendrier électoral n'est jamais neutre. Il est un instrument — parfois discret, mais toujours déterminant — dans la gestion du pouvoir. En prorogeant le mandat des députés, l'exécutif ne fait pas que répondre à une contrainte ; il redessine le tempo politique du pays. Et rappelle une vérité souvent oubliée : dans une démocratie, les élections ne sont pas seulement un coût à supporter — elles sont un rendez-vous avec le peuple. Les repousser, même légalement, pose inévitablement la question du lien entre gouvernants et gouvernés.
Cette prorogation interroge moins la légalité de la décision que son opportunité. Et rappelle qu'en politique, gagner du temps, c'est parfois déjà conserver le pouvoir.