Cameroun : la plainte du Pr Aba'a Oyono met en lumière le « supplice » des opposants dans les geôles du SED

Aba'a Oyono Brutalise Image illustrative

Thu, 26 Mar 2026 Source: www.camerounweb.com

En saisissant le tribunal militaire, l'universitaire dénonce un système de répression systématique où la DGRE et le SED agissent de concert, hors de tout cadre légal. Un test pour l'État de droit camerounais.

« Vous allez nous suivre ou nous allons vous abattre comme un chien. » La menace, glaçante, a été proférée au domicile du professeur Jean Calvin Aba'a Oyono le 25 octobre 2025. Ce samedi-là, l'opposant au régime de Paul Biya n'a pas seulement été interpellé. Il a été, selon sa plainte déposée devant le tribunal militaire, « kidnappé », cagoulé, roué de coups et détenu arbitrairement pendant 42 jours. En rendant public ce récit détaillé de son calvaire, l'universitaire met en lumière les pratiques récurrentes des services de sécurité camerounais à l'égard des voix dissidentes.

Ce qui frappe dans le récit du Pr Aba'a Oyono, c'est la coordination entre deux entités réputées distinctes : la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE), qui assure l'interpellation, et le Service central des recherches judiciaires (SED) de la gendarmerie, qui prend le relais pour l'audition et la détention.

« Mon kidnapping n'ayant pas été exécuté par les agents du Service Central des Recherches Judiciaires, il n'y a qu'une entente souterraine entre ces organismes de sécurité qui explique pareille mise en cohérence fonctionnelle », écrit l'universitaire dans sa plainte. Cette collaboration, dénonce-t-il, permet de contourner les garanties légales : ni mandat de perquisition, ni convocation, ni présentation à un officier de police judiciaire avant la rétention.

Le cas du Pr Aba'a Oyono n'est pas isolé. Depuis plusieurs années, les universitaires critiques du régime sont régulièrement ciblés. Enseignants à l'Université de Yaoundé II, sociologues, juristes : ceux qui osent analyser le fonctionnement du pouvoir ou dénoncer les dérives autoritaires s'exposent à des intimidations, des convocations devant des parquets militaires, voire des détentions préventives prolongées.

« Nous sommes en Droit pénal, pas en droit constitutionnel », aurait répondu le lieutenant-colonel Biallo Dieudonné au professeur lorsque celui-ci a invoqué la Constitution pour refuser de remettre ses téléphones. Une formule qui résume, pour les défenseurs des droits humains, le mépris de l'État de droit par certains responsables sécuritaires.

Une détention marquée par la violence

Les conditions de la garde à vue du Pr Aba'a Oyono, telles qu'elles sont détaillées dans la plainte, sont accablantes : menottage aux pieds et aux mains, cagoule opaque, coups répétés, privation de nourriture et d'eau, accès à la famille conditionné à la remise des téléphones portables.

L'opposant évoque un « véritable supplice » durant le trajet qui l'a conduit au SED, ponctué par trois sorties forcées du véhicule pour que ses geôliers puissent filmer sa capture. Ces images, probablement destinées à rendre compte de la mission à la hiérarchie, témoignent d'une volonté de documenter l'arrestation plutôt que de respecter la dignité de la personne.

Libéré après 42 jours de détention, le Pr Aba'a Oyono n'a jamais été présenté à un juge. Sa plainte actuelle intervient après l'échec d'un recours gracieux adressé au directeur général de la DGRE, par lequel il réclamait trois milliards de FCFA de réparation pour sa détention illégale.

« C'est souvent justifiés des infractions répétées », écrit l'universitaire en conclusion de sa plainte, laissant entendre que les faits qu'il dénonce ne relèvent pas de l'excès isolé mais d'une pratique institutionnalisée.

En saisissant le tribunal militaire, le Pr Aba'a Oyono prend un risque. Cette juridiction d'exception est rarement perçue comme favorable aux opposants. Pourtant, la précision des faits, la liste nominative des responsables mis en cause et la gravité des infractions dénoncées pourraient contraindre les juges à instruire sérieusement le dossier.

Pour la société civile camerounaise, cette affaire est devenue un test. « Si la justice militaire est incapable de se saisir de cette plainte contre des hauts gradés, c'est tout le système de justice qui montre ses limites », commente un observateur.

La publication de cette plainte intervient dans un contexte politique particulier, marqué par les débats sur la succession de Paul Biya et la révision constitutionnelle. Pour certains observateurs, cette offensive judiciaire vise à fixer les responsabilités avant l'éventuelle transition.

« Il faut oublier Paul Biya, il a vécu », écrivait ce même 26 mars le journaliste Jean Bruno Tagne dans une tribune qui a fait grand bruit. Pour le Pr Aba'a Oyono, l'oublier ne signifie pas oublier ceux qui ont agi en son nom. La plainte déposée devant le tribunal militaire est une piqûre de rappel : la mémoire des 42 jours, elle, n'est pas près de s'effacer.

Source: www.camerounweb.com