Comment le palace suisse où séjourne régulièrement Paul Biya est devenu un vivier discret de recrutement pour la présidence camerounaise. Jeune Afrique révèle les dessous d'un réseau qui façonne les carrières au sommet de l'État.
Il est des adresses qui valent toutes les écoles. À Genève, au bord du lac Léman, l'InterContinental figure parmi les palaces les plus fréquentés par la diaspora politique africaine. Mais pour une poignée de jeunes Camerounais, cet établissement cinq étoiles représente bien davantage qu'un lieu de villégiature : c'est une porte d'entrée vers les cercles les plus fermés du pouvoir à Yaoundé.
Jeune Afrique peut révéler que le cas de Cléopasse Medoulou Mengolo, aujourd'hui intendant adjoint à la présidence de la République, n'est pas isolé. Entre 2010 et 2020, au moins trois cadres aujourd'hui en poste dans les services de la présidence camerounaise ont effectué des stages ou occupé des postes au sein d'établissements hôteliers de luxe genevois fréquentés par la délégation présidentielle.
Le mécanisme est rodé, selon plusieurs sources que Jeune Afrique a pu consulter à Genève et à Yaoundé. Des étudiants camerounais issus de familles proches du pouvoir, ou recommandés par des réseaux communautaires de la région du Sud, sont orientés vers des formations en gestion hôtelière et en administration des affaires en Suisse romande — le Glion Institute of Higher Education et l'École hôtelière de Lausanne étant les destinations privilégiées. Une fois formés, certains intègrent les services des grands hôtels genevois, où ils se retrouvent en contact direct avec les équipes d'avance et les délégations présidentielles camerounaises lors des séjours de Paul Biya.
« C'est une logique de proximité permanente, explique une source diplomatique africaine en poste à Genève. On apprend à connaître les habitudes, les exigences, les codes. Et quand on rentre au pays, on est déjà, d'une certaine façon, de la maison. »
Jeune Afrique a pu établir que cette filière informelle bénéficie de la bienveillance active de plusieurs membres de l'entourage de Chantal Biya, qui joue un rôle déterminant dans l'orientation de certains de ces parcours. La première dame, bien introduite dans les cercles philanthropiques et associatifs de la Suisse romande, facilite selon nos informations des recommandations auprès d'établissements hôteliers partenaires.
Cette filière n'est pas sans fragilités. Le profil suisse, valorisé à l'entrée, peut rapidement devenir un handicap dans les luttes d'influence internes à Etoudi. Plusieurs de ces « profils Genève », comme les appellent leurs rivaux dans les couloirs du palais, sont perçus comme des étrangers au sein même de l'appareil d'État : trop occidentalisés pour les anciens de l'administration, trop proches du couple présidentiel pour être approchés en confiance par les autres clans.
La montée en puissance rapide de Cléopasse Medoulou Mengolo a ainsi cristallisé des tensions que Jeune Afrique a documentées auprès de plusieurs conseillers de la présidence, sous couvert d'anonymat. « Il est arrivé en connaissant les bons usages de table mais sans connaître les règles du jeu intérieur, résume l'un d'eux. Il les a apprises vite, peut-être trop vite pour certains. »
Reste que cette filière helvétique, discrète et efficace, semble promise à durer tant que Paul Biya continuera de faire de Genève son port d'attache régulier à l'étranger. Et que, dans les couloirs du Glion Institute, quelques étudiants camerounais savent déjà que leur véritable examen de passage n'a pas lieu en salle de cours.