Il y a des hommes dont la puissance se mesure moins au bruit qu'ils font qu'au silence qu'ils imposent. Aboubakary Abdoulaye, nouveau président du Sénat camerounais et désormais deuxième personnage de l'État, est de ceux-là. Alors que le Parlement se réunit ce 2 avril en congrès pour examiner une révision constitutionnelle historique, Jeune Afrique lève le voile sur un personnage hors norme, à la croisée de trois pouvoirs que peu d'hommes sur le continent ont jamais réussi à concentrer entre leurs mains.
Né le 21 décembre 1961 dans une lignée qui règne sur un territoire de près de 36 000 km², Aboubakary Abdoulaye n'a jamais eu à choisir entre l'autorité traditionnelle et le pouvoir politique : il les a cumulées. À Rey-Bouba, dans la région du Nord, il est à la fois représentant de Dieu et de l'État — un statut que peu osent contester. À Yaoundé, depuis son élection à la présidence du Sénat le 17 mars 2026, il est constitutionnellement le dauphin de Paul Biya.
C'est Jeune Afrique qui révèle les contours de cette ascension méthodique, fruit d'une patience de bâtisseur et d'alliances soigneusement tissées depuis des décennies. Formé à l'École nationale d'administration et de magistrature (ENAM), il débute sa carrière au ministère des Marchés publics avant de graviter progressivement vers les cercles les plus fermés du pouvoir présidentiel — cabinet civil, directions législatives, secrétariat d'État à l'Agriculture.
Ce qui frappe chez cet homme, selon les sources recueillies par Jeune Afrique, c'est le contraste saisissant entre son omniprésence dans les rouages du pouvoir et sa quasi-invisibilité médiatique. Rare dans les journaux, encore plus rare sur les plateaux de télévision, Aboubakary Abdoulaye cultive une discrétion que certains lisent comme de la sagesse, d'autres comme de la stratégie.
Ceux qui l'ont approché de près décrivent pourtant un homme d'un abord simple, accessible, capable de surprendre par des positions nuancées. L'épisode le plus révélateur remonte à 2013, lorsque, après la perte d'une mairie jusqu'alors tenue par le RDPC, il avait lui-même dissuadé les responsables du parti de contester les résultats électoraux, leur rappelant que l'alternance fait partie des règles du jeu démocratique. Une posture inattendue pour un cacique du système.
Son élévation à la tête du Sénat intervient dans un contexte particulier que Jeune Afrique analyse avec précision : l'influence de Paul Biya s'érode dans le Septentrion, et les compagnons historiques du chef de l'État cèdent la place une à une. Cavayé Yéguié Djibril a quitté la présidence de l'Assemblée nationale. Marcel Niat Njifenji, à la santé fragile, a passé le relais au Sénat. Dans ce paysage en recomposition, Aboubakary Abdoulaye s'impose comme l'unique pilier encore debout du Grand-Nord au sommet de l'État.
Ses liens étroits avec Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence, avec la première dame Chantal Biya et avec Franck Biya, le fils du chef de l'État, font de lui un nœud gordien dans le réseau de pouvoir camerounais. La visite de Franck Biya dans le Nord en novembre 2022 — scrutée à la loupe par les observateurs — avait déjà alimenté des spéculations que Jeune Afrique juge désormais fondées.
À la base de tout, il y a Rey-Bouba. Ce territoire immense qu'il gouverne depuis 2006, héritier d'une lignée qui n'admet pas la contestation. Lorsque l'opposant local Célestin Yandal a tenté de défier son autorité, il a été contraint de plier bagage pour Touboro. Dans son fief, la loi d'Aboubakary Abdoulaye est la seule qui compte. Et c'est cette puissance ancrée dans la terre, dans la tradition et dans la foi qui fonde la légitimité de cet homme aux yeux de Yaoundé.
Ce 2 avril, pendant que le Parlement délibère sur une possible vice-présidence qui pourrait rebattre les cartes protocolaires, une chose est certaine selon Jeune Afrique : quel que soit l'issue du congrès, Aboubakary Abdoulaye restera au cœur du dispositif de pouvoir camerounais.