Il y a trente-deux ans, une jeune femme de 24 ans au «pas hésitant» franchissait pour la première fois les grilles du palais présidentiel d'Etoudi, en épousant le président Paul Biya. L'élite camerounaise la regardait avec un mépris de classe à peine dissimulé — «son parcours scolaire sommaire et son extraction modeste» faisaient ricaner dans les salons. Aujourd'hui, cette même élite danse pour elle lors des soirées de Pâques, attend son regard, craint sa rancune et guette ses faveurs. C'est le portrait saisissant que Jeune Afrique brosse ce 13 avril 2026 de Chantal Biya — peut-être la personnalité la plus influente du Cameroun dont personne ne connaît vraiment les contours exacts du pouvoir.
Jeune Afrique remonte aux origines de cette ascension avec une précision narrative inédite. Après le décès de Jeanne-Irène Biya, première épouse du président, en 1992, Paul Biya — 59 ans et «le plus beau parti de la République camerounaise» selon le journal — devient la cible des entremetteurs de tous bords. Le Sultan Ibrahim Mbombo Njoya, ami personnel du président, intervient le premier, lui suggérant de se remarier lors d'une visite à Mvomeka'a, dans le Sud. Une première candidate est présentée — une jeune métisse diplômée en droit — mais «l'idylle n'a pas le temps d'aboutir aux fiançailles», la jeune femme s'étant «entichée d'un opposant dont elle deviendra l'épouse et le binôme politique».
C'est finalement par l'entremise de Élise Azar, fille de l'influent homme d'affaires libanais Saleh Azar et future épouse de Bonaventure Mvondo Assam, que Chantal — métisse franco-camerounaise alors âgée de 24 ans — rencontre Paul Biya. «On parle de coup de foudre», rapporte Jeune Afrique. Le mariage est célébré en 1994. Et c'est là que tout commence vraiment.
Ce que Jeune Afrique révèle avec une franchise rare, c'est la nature de l'apprentissage que Chantal Biya a dû accomplir pour survivre et s'imposer dans ce qu'un observateur décrit comme «les eaux saumâtres de la politique camerounaise, peuplées de crocodiles à la fois veules, lâches, voraces et avides de pouvoir». Rien n'était gagné d'avance pour cette jeune femme que l'élite regardait de haut.
Trente ans plus tard, le bilan est saisissant. Elle a mis au pas cette même élite qui la méprisait. Elle a imposé ses codes vestimentaires au palais présidentiel. Elle a fait limoger des directeurs du cabinet civil. Elle a placé ses protégés aux plus hautes fonctions de l'État — dont, selon Jeune Afrique, Théodore Datouo lui-même, actuel président de l'Assemblée nationale, lié à feue sa mère Rosette Ndongo Mengolo. Elle préside le CERAC, association dont les membres ne sont admis qu'à ses conditions. Et sa rancune, dit-on dans les couloirs d'Etoudi, peut s'exercer sur dix ans.
Mais Jeune Afrique pose la question qui dérange : ce pouvoir est-il aussi absolu qu'on le dit ? Le journal rappelle avec justesse qu'«aucune Camerounaise n'a jamais été portée à la tête d'une institution constitutionnelle, ni promue en charge d'un ministère régalien» sous le règne du couple Biya. Si Chantal gouvernait vraiment, «le système Biya resterait-il à ce point misogyne ?» La réponse honnête est que personne ne sait exactement où s'arrête son influence et où commence celle de son mari — ou celle de Ferdinand Ngoh Ngoh.
«La vérité du pouvoir se cache au Cameroun dans le secret d'un clair-obscur», conclut Jeune Afrique. Chantal Biya n'est ni la femme sans pouvoir que ses détracteurs voudraient voir, ni la présidente de l'ombre que ses contempteurs dépeignent. Elle est quelque chose de plus complexe, de plus camerounais : une femme qui a appris les règles d'un jeu fait pour qu'elle perde, et qui a fini par le gagner à sa façon — sans titre, sans mandat, et sans avoir jamais demandé la permission.