Il y a six mois, il faisait trembler le régime. Aujourd'hui, il fait de moins en moins parler de lui. La trajectoire d'Issa Tchiroma Bakary depuis la présidentielle d'octobre 2025 est le sujet d'une enquête exclusive et implacable de Jeune Afrique, publiée ce 22 avril 2026 — un portrait d'homme politique en train de se consumer lentement, victime de ses propres contradictions autant que de la brutalité du système qu'il a voulu renverser.
Le contraste entre les mots et les actes est au cœur du récit que Jeune Afrique reconstitue avec une précision documentaire remarquable. Le 10 octobre 2025, à deux jours du scrutin présidentiel, ses partisans scandaient depuis Garoua «C'est le dernier vendredi de Paul Biya comme président de la République». Tchiroma lui-même avait accordé à son adversaire et son entourage 48 heures pour «plier bagage». Le 12 octobre, depuis son bastion, il tonnait encore : «Je suis Tchiroma. Je ne bougerai pas.»
Trois semaines plus tard, selon les révélations de Jeune Afrique, il prenait le chemin de l'exil — transitant par le Nigeria avant d'être accueilli en Gambie, où il réside toujours. La question que le journal pose frontalement et sans ménagement : «Exil stratégique, départ contraint ou fuite face à une arrestation imminente ?» Ses détracteurs ont déjà tranché — et ce faisant, ils ont ravivé les vieilles interrogations sur la nature réelle de l'opposant qu'il prétend être, après avoir fait partie du gouvernement pendant de longues années.
Les autorités gambiennes lui imposent le silence
L'une des révélations les plus significatives de Jeune Afrique concerne les conditions de l'exil gambien de Tchiroma Bakary. Selon des sources proches de l'intéressé citées par le journal, les autorités gambiennes lui auraient imposé une «certaine retenue» dans ses prises de parole publiques, afin d'éviter «toute tension diplomatique avec Yaoundé». Un État d'accueil qui bride son opposant en exil pour ne pas froisser le régime qu'il fuit — le paradoxe est complet.
Ce contexte explique peut-être en partie pourquoi ses prises de parole se sont «raréfiées et ont perdu de leur substance», comme le note sobrement Jeune Afrique. Et pourquoi il a pris la décision, incompréhensible pour sa base militante, de demander à ses partisans de cesser de manifester au Cameroun — laissant sans réponse des militants qui «pensaient que le régime pouvait vaciller» au rythme des mobilisations.
La bataille judiciaire : des conférences de presse sans plainte
La stratégie de substitution choisie par Tchiroma Bakary — une «bataille diplomatique et judiciaire» conseillée par une équipe d'avocats «majoritairement basée à Paris» — n'a selon Jeune Afrique «produit aucun effet tangible à ce jour». Les rencontres avec les diplomates américains, français, nigérians et du Vatican se sont succédé «sans véritables résultats». Les conférences de presse d'avocats à Paris avaient pourtant «laissé entendre qu'une offensive judiciaire était en préparation» — sur les violences postélectorales et l'assassinat d'Anicet Ekane notamment. Mais une source contactée par Jeune Afrique confie l'avoir attendue en vain : «La dernière fois que ses proches m'ont contacté, je leur ai demandé où en étaient les plaintes. Je n'ai jamais obtenu de réponse.»
La révélation peut-être la plus lourde de sens sur les raisons de l'échec de Tchiroma Bakary est celle que Jeune Afrique glisse presque discrètement, mais qui change tout. Dans les jours ayant suivi la présidentielle, certains de ses proches l'avaient encouragé à effectuer une prestation de serment symbolique en tant que «président élu» — suivie de l'annonce d'un gouvernement parallèle. Selon les informations exclusives du journal, son conseiller Aba'a Oyono avait même tenté de le convaincre à Garoua — avant d'être «interpellé puis reconduit à Yaoundé par les forces de l'ordre». Mais Tchiroma Bakary a toujours refusé de franchir ce pas.
Ce refus résume peut-être mieux que tout la nature profonde de cet homme : capable de défier Biya en paroles, incapable de l'affronter en actes. «Pour les uns, il incarne une promesse inaboutie. Pour d'autres, une figure difficile à lire», conclut Jeune Afrique — avec une formule douce qui dit en réalité quelque chose de très dur.