Le verdict est tombé, et il est sévère. Dans son Classement mondial de la liberté de la presse 2026, Reporters Sans Frontières (RSF) place le Cameroun au 133ème rang sur 180 pays — soit deux places de moins qu'en 2025 où il occupait la 131ème position. Avec un score global de 40,88 contre 42,75 l'année précédente, la trajectoire est sans ambiguïté : le Cameroun recule, dans un monde où la liberté de la presse atteint son niveau le plus bas depuis 25 ans. Un double constat alarmant qui survient, ironiquement, le jour même où le pays célèbre la Journée mondiale de la liberté de la presse.
RSF évalue chaque pays selon cinq indicateurs distincts, et le tableau camerounais est uniformément sombre. L'indicateur économique est le plus dégradé, plaçant le Cameroun au 152ème rang mondial avec un score de 30,83 — révélant la précarité extrême dans laquelle évoluent les journalistes camerounais, notamment ceux de la presse privée. L'indicateur sécuritaire n'est guère plus reluisant : 157ème rang, avec un score de 33,17 — le Cameroun figure ainsi parmi les pays les plus dangereux au monde pour exercer le métier de journaliste.
L'indicateur politique régresse significativement, passant de la 107ème à la 120ème place — une chute de 13 rangs en un an qui coïncide avec la réélection de Paul Biya pour un huitième mandat en octobre 2025 et les tensions postélectorales qui ont suivi. L'indicateur légal se situe au 129ème rang (46,74), signalant la persistance d'un cadre juridique utilisé comme instrument de répression du journalisme. Seul l'indicateur socioculturel offre une position légèrement moins critique, à la 99ème place — ce qui reste préoccupant.
RSF n'use pas de périphrases pour qualifier le Chef de l'État camerounais. Dans sa fiche pays, l'organisation le désigne sans détour comme un «prédateur de la liberté de la presse» — une qualification réservée aux dirigeants dont les politiques constituent une menace directe et systémique pour le journalisme indépendant. «Réélu en 2025 pour un huitième mandat, le président Paul Biya demeure un prédateur de la liberté de la presse», écrit RSF, qui note que «le chef de l'État domine toutes les instances» et que ce «climat alimente l'autocensure et entraîne l'alignement de la plupart des médias sur les positions des autorités».
Le rapport rappelle également qu'en octobre 2024, alors que des rumeurs circulaient sur la santé du président à un an de la présidentielle, «un communiqué ministériel destiné aux gouverneurs des régions avait formellement interdit tout débat dans les médias sur le sujet». Une censure préventive d'État, documentée et assumée.
Martinez Zogo, Anye Nde Nsoh : les martyrs que le Cameroun n'a pas oubliés
RSF consacre une attention particulière aux violences physiques subies par les journalistes camerounais. Deux noms reviennent avec une insistance douloureuse. Martinez Zogo, directeur général de la radio Amplitude FM, dont le corps «gravement mutilé» avait été retrouvé cinq jours après son enlèvement en janvier 2023 — et dont l'enquête est «loin d'être terminée», l'impunité des commanditaires restant largement intacte. Et Anye Nde Nsoh, chef du bureau de l'hebdomadaire The Advocate à Bamenda, assassiné en mai 2023 — illustration tragique du danger qui guette les journalistes dans les régions anglophones.
Ces deux meurtres, à quelques mois d'intervalle, ont placé le Cameroun sur la carte mondiale des pays les plus mortels pour la presse. Ils illustrent une réalité que RSF résume en quelques mots : «Le danger est permanent pour les journalistes camerounais, notamment pour ceux adoptant une ligne critique ou indépendante.»
Un paysage médiatique riche, une liberté réelle quasi inexistante
Le paradoxe camerounais est là, cruel et patent : le pays dispose de l'un des paysages médiatiques «les plus riches du continent» — plus de 600 journaux, environ 200 radios et plus de 60 chaînes de télévision. Des titres de référence comme Le Messager, Le Jour, La Nouvelle Expression, des chaînes comme Canal 2, Equinoxe ou Vision4. Une richesse de l'offre qui masque mal la pauvreté de la liberté réelle.
Car produire une «information indépendante et critique reste un parcours du combattant», selon RSF. La CRTV, radiotélévision publique, est «de plus en plus mise au service de la communication du régime». L'aide à la presse existe mais «sa distribution dépend de l'alignement des médias sur les positions défendues par le régime». Des proches du pouvoir «peuvent créer des médias de toutes pièces pour affaiblir économiquement un titre critique devenu gênant». Et les journalistes les plus emblématiques — comme Amadou Vamoulké, ancien DG de la CRTV, condamné à 32 ans de prison après 178 renvois successifs — ont payé de leur liberté le prix d'un travail perçu comme menaçant par le pouvoir.
Une criminalisation croissante : le signal d'alarme de RSF
Dans son rapport global, RSF lance une alerte sur une tendance lourde qui touche le Cameroun de plein fouet : la criminalisation croissante du journalisme via des arsenaux législatifs présentés comme des mesures de sécurité nationale. «Le développement d'un arsenal législatif de plus en plus restrictif vient, depuis 2001, éroder le droit à l'information, jusque dans les démocraties», écrit RSF — dont «l'indicateur légal est celui qui baisse le plus cette année».
Au Cameroun, cette réalité est quotidienne. Des journalistes traduits devant des tribunaux militaires. Des lois sur la cybercriminalité utilisées comme instruments de répression contre des blogueurs et des lanceurs d'alerte. Des correspondants locaux arrêtés dans les zones de conflit anglophone sous l'accusation de «complicité avec des groupes armés sécessionnistes». Une protection des sources inexistante dans les faits. Un accès à l'information officielle que la loi garantit en théorie mais que la pratique nie systématiquement.
En ce 3 mai 2026, Journée mondiale de la liberté de la presse, le Cameroun célèbre — si tant est que ce mot soit approprié — sa position de 133ème pays au monde pour la liberté de la presse. Une position qui devrait interpeller non seulement les autorités, mais aussi la société civile, les partenaires internationaux et les Camerounais eux-mêmes. Car derrière ce chiffre, il y a des hommes et des femmes qui risquent leur liberté, leur sécurité, parfois leur vie pour que l'information circule dans un pays qui en a cruellement besoin.
RSF pose la question frontalement : «Jusqu'à quand allons-nous tolérer l'asphyxie du journalisme ?» Au Cameroun, cette question résonne avec une acuité particulière.