Le Cameroun perd l'un de ses grands serviteurs de l'État. Alexis Dipanda Mouelle, ancien Premier Président de la Cour Suprême, s'est éteint ce lundi 4 mai 2026 à Douala, des suites de maladie, à l'âge de 84 ans. Une disparition qui intervient dans une douleur redoublée : il y a seulement trois mois, c'est son épouse qui l'avait précédé dans la mort. Comme si cet homme, qui avait tout traversé avec dignité, n'avait plus eu la force de continuer longtemps sans elle.
Originaire de Bonakou Bwapaki dans le département du Moungo, Alexis Dipanda Mouelle avait consacré l'essentiel de sa vie à la magistrature camerounaise. De 1991 à 2015, soit pendant 24 ans, il avait occupé le poste le plus élevé de la hiérarchie judiciaire du pays — Premier Président de la Cour Suprême — gravant son nom dans le marbre d'une institution dont il avait été, pendant près d'un quart de siècle, la figure tutélaire. Magistrat hors hiérarchie, homme de droit formé et respecté, il incarnait pour beaucoup l'austérité et la rigueur que l'on attend d'un homme à ce niveau de responsabilité.
Mais c'est une nuit de 1992 qui a définitivement inscrit son nom dans l'histoire politique du Cameroun — et qui, pour des millions de Camerounais, reste le prisme à travers lequel son legs est lu, relu et débattu. Cette année-là, dans un pays encore électrisé par le retour au multipartisme et les manifestations de l'opposition, la présidentielle d'octobre 1992 opposait Paul Biya à John Fru Ndi du SDF dans un scrutin d'une tension sans précédent. Après plusieurs heures de lecture des procès-verbaux en direct à la télévision nationale — un moment de suspense que des millions de téléspectateurs camerounais n'ont jamais oublié — la Cour Suprême, dont Dipanda Mouelle assurait la présidence, valida la réélection de Paul Biya avec 39,98% des voix, contre 35,9% pour John Fru Ndi.
La décision fit l'effet d'une bombe. L'opposition, convaincue de la victoire de son candidat, cria à la fraude. Des violences éclatèrent dans plusieurs villes. Le Nord-Ouest, fief de Fru Ndi, plongea dans une crise qui prit des allures de guerre civile larvée. Et la Cour Suprême — qui faisait alors office de Conseil Constitutionnel, cette institution n'existant pas encore — se retrouva au centre de toutes les accusations, de toutes les colères et de toutes les controverses. Alexis Dipanda Mouelle, en signant cette décision, entrait dans l'histoire. Pour les uns, comme un garant de l'ordre constitutionnel. Pour les autres, comme le rouage d'un système.
Trente-quatre ans après cette nuit historique, l'homme s'en est allé sans bruit, comme il avait gouverné son institution — dans une discrétion de magistrat qui tranche avec la tempête politique que sa décision la plus connue avait soulevée. Il laisse derrière lui un héritage judiciaire considérable, une institution qu'il a modelée pendant 24 ans, et une page d'histoire camerounaise sur laquelle les historiens continueront longtemps de débattre.
La rédaction adresse ses plus sincères condoléances à sa famille, à ses proches et à l'ensemble de la communauté judiciaire camerounaise. Paix à son âme.