Les Camerounais ont l'humour de leur désespoir. À peine trois heures après la publication du décret présidentiel du 4 mai 2026 transformant Energy of Cameroon (Eneo) en Société Camerounaise d'Électricité (Socadel), les réseaux sociaux avaient déjà rebaptisé la nouvelle entité : «Société Camerounaise de Délestages». Un surnom cinglant qui dit tout sur le capital de confiance — nul — dont dispose le nouvel énergéticien auprès des populations qui subissent depuis des années des coupures d'électricité chroniques dans l'une des économies les plus prometteuses d'Afrique centrale.
Mais au-delà de la dérision populaire, c'est une véritable crise financière structurelle que Jeune Afrique documente en exclusivité dans son édition du 5 mai 2026 — une crise que le simple changement de nom ne saurait résoudre, et dont le nouveau management aura fort à faire pour inverser la trajectoire.
Antoine Louis Ntsimi et Oumarou Hamandjoda : les hommes du défi
L'assemblée générale constitutive de la Socadel, tenue ce 5 mai, a entériné deux nominations clés. La présidence du conseil d'administration revient à Antoine Louis Ntsimi — «une personnalité choisie par le chef de l'État», précise sobrement Jeune Afrique — financier et homme politique, ancien ministre des Finances et ex-président de la commission de la CEMAC. Le journal note toutefois que «son mandat au sein de l'organisation régionale a été entaché par un scandale» — une précision qui, dans la bouche d'un journal de référence, mérite d'être retenue.
À la direction générale, c'est l'actuel numéro deux d'Eneo, Oumarou Hamandjoda, qui prend les rênes. Ingénieur, enseignant à l'Enspy, ancien cadre à la présidence, il «connaît bien la maison où il exerce depuis une quinzaine d'années», note Jeune Afrique. Un choix de continuité assumé — mais qui pose la question de savoir si les mêmes hommes, dans un contexte identique, pourront produire des résultats différents. Il sera secondé par Basile Ekobena, lui aussi ingénieur et cadre maison.
500 milliards de dettes : le gouffre que le décret ne comble pas
C'est ici que Jeune Afrique dépose sa révélation la plus accablante sur la réalité financière de l'entreprise que l'État vient de renationaliser à 95% après le rachat des parts du fonds britannique Actis le 19 novembre 2025. Le tableau est sombre : «Des recettes structurellement en deçà des charges d'exploitation», un «fonds de roulement négatif de longue date», un recours permanent aux emprunts à court terme — et une dette fournisseurs atteignant les 500 milliards de FCFA à fin 2024. Une ardoise colossale, accumulée sur des années d'incapacité à équilibrer les comptes d'une entreprise dont les tarifs sont bloqués depuis 14 ans par l'État au nom de la «préservation de la paix sociale».
Cette contradiction — un État qui nationalise une entreprise dont il a lui-même sabordé l'équilibre financier en bloquant ses tarifs pendant une décennie et demie — est au cœur du paradoxe camerounais que Jeune Afrique pointe avec une précision chirurgicale.
Parmi les conséquences immédiates de cette situation financière désastreuse, Jeune Afrique révèle le départ en cours du britannique Globeleq, gestionnaire de deux centrales stratégiques : la centrale thermique à gaz de Kribi (216 MW) et celle à fioul lourd de Dibamba (88 MW). La raison ? «Les atermoiements d'Eneo à réduire son ardoise» — soit l'incapacité chronique à payer ses fournisseurs. Globeleq préfère se retirer «avant l'ouverture prévisible d'un dialogue sous l'égide du gouvernement pour obtenir un allongement des délais de paiement». Partir avant de devoir négocier les conditions de son propre impayé : le signal envoyé à la communauté des investisseurs étrangers est inquiétant.
Jeune Afrique annonce enfin ce que les autorités camerounaises n'ont pas encore osé dire publiquement : les tarifs de l'électricité vont augmenter. Bloqués depuis 14 ans, ils devront nécessairement être relevés pour «accroître les revenus de la Socadel et donner des signaux positifs aux institutions financières» — la Banque mondiale en tête, qui accompagne depuis trois ans la stratégie de redressement du secteur. Une hausse tarifaire que le gouvernement avait jusqu'ici refusée au nom du pouvoir d'achat — et que la renationalisation rend désormais inévitable. Les Camerounais paieront donc plus cher pour une électricité qu'ils espèrent avoir plus régulière. L'équation reste entière.