Il y a des absences qui sont de simples contretemps. Et il y a celles qui révèlent, mieux que tout discours, comment certaines institutions camerounaises fonctionnent — ou dysfonctionnent. Celle de Nathalie Moudiki et de l'ancien ministre Pierre Titi à la Commission mixte Cameroun-Nigeria du 13 mai 2026 appartient résolument à la seconde catégorie. Selon les révélations exclusives de Jeune Afrique publiées ce 27 mai, les deux représentants officiellement désignés par la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) pour siéger dans cette instance bilatérale stratégique ne se sont simplement pas présentés — parce qu'ils étaient ce jour-là à Dubaï.
Pour comprendre la gravité de cette absence, Jeune Afrique rappelle ce qu'est la Commission mixte Cameroun-Nigeria. Créée en 2002 pour faciliter la mise en œuvre de l'arrêt de la Cour Internationale de Justice (CIJ) sur le différend frontalier entre les deux pays, cette instance bilatérale gère la démarcation de la frontière terrestre et maritime — et notamment, selon Jeune Afrique, «le partage des gisements pétroliers transfrontaliers», un sujet d'une sensibilité économique et stratégique extrême. Des milliards de barils d'hydrocarbures en jeu. Une frontière maritime dont les contours influencent directement les revenus pétroliers des deux États. Et deux représentants camerounais qui ratent la première réunion à laquelle ils étaient censés participer depuis leur nomination.
Pour sauver les apparences, la SNH a dépêché en catastrophe «un cadre de second rang, Hans Martin Abraham, chargé d'études à la division juridique». Un chargé d'études face à une commission interétatique qui réunit des diplomates, des techniciens pétroliers et des juristes internationaux des deux pays. Jeune Afrique ne commente pas — mais la juxtaposition parle d'elle-même.
Que faisaient Nathalie Moudiki et Pierre Titi pendant que la Commission mixte les attendait ? Jeune Afrique révèle la raison de leur absence avec une précision documentaire irréfutable : ils assistaient à Dubaï au conseil d'administration de Cstar — «une filiale de la SNH créée en 2025 dans l'émirat et dirigée par l'épouse d'Adolphe Moudiki». Cette structure est «chargée de développer, à Kribi, une infrastructure capable de stocker jusqu'à 250 000 tonnes de produits pétroliers».
Une filiale de la SNH domiciliée à Dubaï, dirigée par l'épouse du patron de la SNH, dont le conseil d'administration a pris le dessus sur une réunion diplomatique bilatérale officielle impliquant les intérêts pétroliers du Cameroun face au Nigeria. La question que Jeune Afrique pose en creux est celle de la gouvernance : comment deux membres officiellement nommés d'une commission interétatique peuvent-ils décider, sans apparemment en informer personne à temps, de ne pas honorer leur première réunion au profit d'un déplacement aux Émirats Arabes Unis ?
Jeune Afrique révèle un paradoxe institutionnel qui ajoute à la consternation. Les changements opérés par Adolphe Moudiki en mars — remplaçant les cadres Magloire Ndozeng Kouan et Achta Blanche Aboubakar par son épouse et Pierre Titi — ont eu une conséquence inattendue : «cette instance, qui compte déjà plusieurs juristes, ne dispose plus d'aucun véritable spécialiste du secteur pétrolier». Les deux nouveaux membres ont des profils «essentiellement juridiques» — Titi est diplômé de l'ENAM, Nathalie Moudiki fut cheffe de la division juridique de la SNH. Dans une commission où les enjeux les plus complexes sont techniques et pétroliers, l'absence d'expert sectoriel est une lacune que les sources internes de Jeune Afrique «suscitait déjà des critiques».