Affaire Martinez Zogo : Les vérités que le Pr Bell Georges ne veut pas dire

MARTINEZ ZOGO AMOUGOU BELINGA BELL GEORGES Le Professeur Bell a choisi le silence

Tue, 9 Jun 2026 Source: www.camerounweb.com

Dans l’affaire de l’assassinat de notre confrère Martinez Zogo, l’expertise du Pr Bell Georges, entendu lors du procès devant le Tribunal militaire de Yaoundé, a mis en évidence des éléments techniques troublants, notamment des appels WhatsApp et des suppressions massives de données entre Jean-Pierre Amougou Belinga et le colonel Justin Danwé à des moments clés du crime. Toutefois, l’expert s’est limité à exposer les faits techniques sans désigner d’éventuels commanditaires ni interpréter la portée des éléments recueillis. Ce silence laisse subsister de nombreuses zones d’ombre dans l’enquête et renforce les appels à un complément d’expertise afin d’éclaircir les responsabilités dans cette affaire.

QUI A COMMANDITÉ L’ASSASSINAT DE MARTINEZ ZOGO ?

Analyse criminalistique des silences d’un Expert à la désignation contestée.

Plus de trois ans plus tard après l’assassinat odieux du journaliste Martinez Zogo, l’audience criminelle spéciale du Tribunal militaire de Yaoundé tente de répondre à la question qui hante le Cameroun : qui a commandité son assassinat ?

Le 1ᵉʳ juin 2026, le 32ᵉ témoin du Ministère public, le Professeur Bell Georges, expert judiciaire, a livré une déposition technique qui glace le sang. Non pas par ce qu’il a dit, mais par ce qu’il a tu.

Le Professeur Bell le sait : "Pas assez vite pour effacer"

Selon le compte rendu d’audience, les experts ont extrait des téléphones saisis bien plus que des SMS : les métadonnées. Heures exactes, durées d’appels, volumes de fichiers supprimés... Des données que même une suppression définitive ne fait pas disparaître, car elles restent enregistrées chez l’opérateur.

Une vague de 300 Mo effacés à 23 h 47, juste après l’heure présumée du crime… La coïncidence devient difficile à vendre.

D’après le compte rendu, le téléphone d'Amougou Belinga contenait 26 appels WhatsApp échangés avec le Colonel Justin Danwé — l’officier qui a reconnu devant le tribunal avoir piloté le commando ayant enlevé et tué le journaliste. Des messages, des fichiers… Tout a été supprimé. Mais pas assez vite.

Le Pr Bell a décrit devant le tribunal une « corrélation qui donne le vertige » : chaque vague de suppressions massives correspondait, heure pour heure, à une étape clé de la séquestration et du meurtre de Martinez Zogo, entre le 17 et le 19 janvier 2023.

À qui donc Danwé rendait-il compte, minute par minute, du déroulement de ce supplice ? Comment expliquer la coïncidence de ces suppressions de SMS et de vidéos dans les téléphones des deux principaux accusés, Amougou et Danwé ?

Le rapport a révélé que lorsque cette affaire a pris de l’ampleur, Jean-Pierre Amougou Belinga a supprimé volontairement et rapidement son compte WhatsApp. Trop tard : les logs étaient déjà copiés.

Mais, Professeur Bell, que disent ces logs ? Ici, le silence de l’expert interroge.

Le silence de l’expert, corollaire d’une désignation "suspicieuse" ?

Là où l’audience a basculé, c’est sur la posture de l’expert lui-même : d’abord concernant le cadre légal de sa désignation, ensuite sur son audition comme témoin.

Interrogé sur le cadre légal de sa désignation, le Pr Bell Georges a répondu : « Je ne veux pas citer les textes ». Une phrase qui a surpris la salle. Un expert judiciaire est pourtant censé tirer son autorité des différents textes qui régissent sa mission, notamment les dispositions du Code de procédure pénale (CPP). Éviter de les citer, c’est s’exposer.

Et la question mérite ainsi d’être posée : cet expert, qui est un enseignant de haut vol, avait-il son nom inscrit sur la liste des experts près la Cour d’appel du Littoral ? Avait-il été commis par le Commissaire du gouvernement ou par le juge d’instruction au sens de l’article 217 du CPP ?

À l’audience du 1ᵉʳ juin, l’expert a été entendu comme témoin… Certes, en droit camerounais, un expert peut être entendu, mais il y a une nuance majeure : expert ≠ témoin. Le statut change tout.

La règle de base selon le Code de procédure pénale camerounais :

- Le témoin (Art. 314-320 CPP) : Il dépose sur ce qu’il a vu, entendu ou vécu. Il prête serment de « dire toute la vérité, rien que la vérité ». Il répond ensuite aux questions des parties.

- L’expert (Art. 203-210 CPP) : Il est désigné par le juge pour éclairer techniquement le tribunal. Il ne témoigne pas au sens strict : il rapporte et explique ses conclusions par écrit dans un rapport d’expertise, puis les soutient oralement à l’audience. Il prête serment de « faire son rapport et donner son avis en son honneur et en sa conscience » (Art. 207 CPP).

- L’expert vient donc expliquer son rapport, et non raconter des faits dont il aurait été le témoin direct.

Toutefois, il est tout à fait possible — et même obligatoire en pratique — de l’entendre à l’audience. C’est ce qu’on appelle l’audition ou l’interrogatoire de l’expert.

En pratique, le président donne la parole à l’expert pour qu’il présente et soutienne son rapport. Le Ministère public, puis les avocats des parties civiles, et enfin les avocats de la défense peuvent lui poser des questions lors d’un contre-interrogatoire. C’est précisément ce qui devait se passer avec Bell Georges dans l’affaire Martinez Zogo.

L’expert doit strictement rester dans le cadre de sa mission. S’il sort du champ technique pour se livrer à des suppositions, il appartient aux avocats de le recadrer. Le contre-interrogatoire des parties a pour but de vérifier la méthode, les limites et les éventuelles incohérences du rapport. Le juge apprécie ensuite librement la valeur de cette expertise (Art. 208 CPP).

L’article 217 dispose que : « L’expert peut être entendu par le Juge d’Instruction en qualité de témoin. Dans ce cas, avant son audition, il prête le serment prévu à l’article 183(2-a) CPP. Il peut, au cours de son audition, consulter son rapport ».

Cet article 217 CPP fait allusion au cas particulier de l’expert-témoin. Un expert ne peut être entendu comme témoin que s’il a constaté des faits par lui-même, en dehors de sa mission technique. Exemple : un médecin-légiste qui réalise l’autopsie agit en qualité d’expert. S’il a, par ailleurs, vu l’accusé menacer la victime deux jours avant les faits, il peut être cité comme témoin pour ces faits précis. Le juge doit alors scrupuleusement distinguer les deux casquettes. Il ne peut pas formuler un avis d’expert sous le couvert d’un témoignage pour contourner les règles de procédure.

La conséquence d'une mauvaise audition est lourde : si l’on traite l’expert comme un simple témoin, il ne peut plus lire son rapport. Dans le régime voulu par le Code de procédure pénale camerounais, un témoin dépose exclusivement de manière orale (examen et contre-interrogatoire) et ne formule pas d'avis techniques. En cas de confusion des deux rôles, les parties peuvent solliciter, au sens de l’article 3 du CPP, la nullité de la procédure pour violation des droits de la défense.

Les esprits simplistes pourraient dès lors se demander si Monsieur Bell avait lui-même vu ou entendu des éléments lors de la commission de ce crime odieux.

On peut légitimement s’interroger : le format de la déposition du Professeur Bell n’a-t-il pas conduit à ce manquement déploré, à ce refus suspect d’exploiter les éléments techniques pour révéler les noms des véritables commanditaires ? Pourquoi ce silence sur la portée des échanges Danwé/Amougou Belinga, et sur l’origine de la vidéo de l’agonie retrouvée dans un Google Drive ?

"La magie de la technologie"... puis plus rien

Le Professeur Bell a choisi le silence. Il s’est limité à décrire la technique, les heures et les volumes. Il s’est bien gardé de conclure, de nommer ou d’interpréter.

« La magie de la technologie », a-t-il simplement lâché en projetant la vidéo de Martinez Zogo agonisant. Puis plus rien.

La question qui reste en suspens

Techniquement, l’expertise est accablante : 26 appels WhatsApp supprimés entre deux hommes ; une chronologie des suppressions qui épouse parfaitement celle du crime ; une localisation BTS qui place les téléphones du commando à Soa, zone où la victime a été torturée.

Mais sur le plan judiciaire, un vide demeure : l’expert n’a nommé aucun commanditaire. Il a décrit le « comment » avec une précision d’horloger, mais s’est tu sur le « qui ».

Or, dans un assassinat, le tireur n'est pas le seul responsable. Le droit pénal camerounais punit le commanditaire au même titre que l’auteur matériel.

Dès lors, la question reste entière, posée tant par l’accusation que par la défense : si les métadonnées prouvent l’intensité des échanges et le ciblage des suppressions, pourquoi l’expert désigné par le Ministère public refuse-t-il d’aller jusqu’au bout de son analyse ? Ce silence est-il lié au cadre strict de sa mission ? À une limite technique ? À un choix stratégique ? Ou à des pressions ? Seul le tribunal tranchera.

En attendant, les chiffres sont là : 26 appels, des volumes massifs supprimés et une chronologie calquée sur les faits. Et face à cela, un expert qui, au moment de conclure, s’en est strictement tenu à la technique.

Les praticiens du droit qui suivent ce procès s’accordent sur un point : il est urgent que le tribunal se prévale de l’article 346 du CPP pour ordonner un complément d’expertise. Car beaucoup redoutent que l’objectif de ceux qui ont circonscrit le travail de l'expert ne soit déjà atteint : transformer le clair-obscur en une obscurité totale, où il devient désormais impossible de distinguer les contours de la vérité.

Par Biwole M

Source: www.camerounweb.com