Il défile dans les rues de Douala avec des militants arborant ses slogans sur leurs t-shirts. Il multiplie les conférences de presse pour exiger que les postes électifs du Littoral soient réservés aux seuls autochtones sawa. Il accuse nommément une communauté entière d'être responsable d'un prétendu «grand remplacement». Et personne dans l'appareil d'État camerounais ne dit rien. Pas le ministre de la Communication René Emmanuel Sadi. Pas le ministre de l'Administration Territoriale Paul Atanga Nji — dont c'est pourtant le cœur de métier. Pas le président de la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme Peter Mafany Musonge. C'est ce silence assourdissant des autorités face aux provocations d'Abel Elimbi Lobè que Jeune Afrique révèle et documente dans son enquête exclusive du 10 juin 2026 — et ce silence-là est peut-être plus dangereux que le discours lui-même.
Jeune Afrique révèle la séquence qui a fait franchir à cette affaire un seuil critique. Ce 6 juin 2026, une «manifestation remarquée d'autochtones sawa» a eu lieu dans les rues de Douala — les participants arborant sur leurs t-shirts le slogan d'Elimbi Lobè : «Le Littoral aux Littoraliens». Le timing, note le journal, est «paradoxalement moins d'un mois après la fête nationale, symbole de l'unité du pays». Vingt jours après que Paul Biya avait présidé le défilé du 20 Mai en appelant à la cohésion nationale, des manifestants défilaient à Douala pour réclamer l'exclusion des «allogènes» des urnes régionales. Le contraste dit tout sur la fracture entre les discours officiels et les réalités de terrain.
La révélation la plus politiquement explosive de Jeune Afrique concerne la façon dont les membres du gouvernement gèrent leur rapport avec Elimbi Lobè. Le ministre Jean de Dieu Momo «pose à ses côtés sur une photo qu'il a lui-même partagée sur les réseaux sociaux» — une proximité affichée qui dit soit la banalisation du discours communautariste, soit un calcul électoral cynique dans une région où les sawa constituent une base électorale non négligeable. À l'opposé, le Premier Ministre Joseph Dion Ngute «a fait supprimer la sienne sur X après l'indignation de certains internautes» — révélant qu'une photo avait existé, que la pression sociale l'a contrainte à disparaître, et que le chef du gouvernement camerounais a momentanément frayé avec un homme poursuivi pour «apologie du tribalisme».
Jeune Afrique pose la question qui embarrasse Yaoundé le plus : pourquoi ce silence alors que le précédent anglophone est là pour rappeler où mènent les revendications identitaires non traitées ? En 2016, des revendications corporatistes anglophones avaient «muté en réclamations d'une communauté linguistique». La «réaction musclée de Yaoundé» avait déclenché une guerre qui, dix ans plus tard, a fait plus de 6 000 morts. Le Cameroun connaît le prix de l'identité mal gérée. Et pourtant, face à Elimbi Lobè, «les pouvoirs publics se gardent de se prononcer». Un arbitrage par l'inaction — qui, selon Jeune Afrique, «entretient l'embarras à Yaoundé».
La CRTV diffuse des spots sur le «vivre-ensemble» avant chaque journal. Les ministres se taisent. Et Elimbi Lobè continue. Comme si le Cameroun avait décidé de soigner les symptômes à l'écran tout en laissant la maladie prospérer dans la rue.