Il avait été longtemps présenté comme l'homme de l'ombre par excellence — discret, sobre, invisible. Un Secrétaire Général de la Présidence qui tirait les ficelles sans jamais paraître vouloir tenir les projecteurs. Et pourtant, cinq ans après avoir commencé à sortir de ce «carcan de sobriété et de réserve» que ses prédécesseurs avaient imposé comme norme au poste, Ferdinand Ngoh Ngoh se retrouve aujourd'hui — «quoi que l'on en dise et quoi que l'on en pense» — en position de force dans la course à la Vice-Présidence de la République. Un paradoxe apparent qui révèle en réalité la logique profonde d'un système : au Cameroun, le pouvoir réel ne se voit pas. Il se tient. Et Ngoh Ngoh le tient depuis quatorze ans.
Ce qui a changé en cinq ans, c'est précisément cela : la visibilité. L'homme que Jeune Afrique décrivait comme «incontournable dans la gestion des dossiers économiques et financiers devant requérir l'avis de Paul Biya» ne se contentait plus d'agir dans l'ombre. Il a «progressivement redessiné la géographie» de sa fonction — multipliant les apparitions protocolaires, s'affichant dans des sommets économiques, constituant autour de lui un réseau tentaculaire que Jeune Afrique a cartographié en exclusivité : entrepreneurs israéliens, hommes d'affaires libanais, directeurs généraux d'entreprises publiques fidèles, filiales pétrolières à Dubaï, système de centralisation des recettes consulaires via Impact Palmarès.
Ce repositionnement a un coût : il a rendu Ngoh Ngoh visible — et donc critiquable. C'est l'homme «dont la gestion des affaires de l'État est si souvent critiquée, objet de commentaires si passionnés et de prises de positions si opposées». Ses protégés ont perdu leurs postes — Simon Paley à Tradex, Jean-Paul Nana Sandjo à Camair, Modeste Mopa Fatoing à la DGI. Sa tentative de contrôle de la DGRE a déclenché la guerre ouverte de Franck Biya. Sa note sur la cession de la Société Générale a été ignorée par Motaze. Et Jeune Afrique a documenté que ses ennemis au sein du régime — Laurent Esso, René Emmanuel Sadi — sont suffisamment nombreux et puissants pour bloquer sa route vers la Vice-Présidence.
Et pourtant. L'analyse qui circule dans les cercles du pouvoir et que résume cette note interne place Ngoh Ngoh en «première ligne de ceux qui décident» — et donc parmi les bénéficiaires naturels de «toutes les hypothèses conduisant à la désignation possible d'un prétendant à la centralité de la vice-présidence». Pourquoi ?
Parce qu'il contrôle l'information qui remonte à Paul Biya. Parce qu'il a la délégation de signature du Chef de l'État — privilège inédit. Parce que Chantal Biya, dont Jeune Afrique a confirmé qu'elle pousse désormais Oswald Baboké — directeur adjoint du cabinet civil, donc subordonné direct de Ngoh Ngoh — reste une alliée de circonstance dont les intérêts convergent avec les siens contre Franck Biya. Et parce que, en quatorze ans au SGPR, il a placé suffisamment de pions dans suffisamment d'institutions pour que son retrait volontaire ou forcé soit, en lui-même, un risque systémique que Paul Biya hésite à courir.
L'homme que tout le monde critique — et que personne ne peut ignorer
C'est là le paradoxe Ngoh Ngoh que cette note résume avec une lucidité désarmante. Critiqué par l'opposition, surveillé par Franck Biya, concurrencé par Motaze, contesté par Esso et Sadi — et pourtant «en position de force». Parce que dans un système où le pouvoir se mesure à la capacité de durer, de contrôler l'information et de maintenir sa position malgré les turbulences, Ngoh Ngoh a démontré une résilience que beaucoup de ses adversaires n'ont pas.
Il ne sera peut-être pas Vice-Président. Jeune Afrique a documenté que cette hypothèse «perd en crédibilité» face à l'accumulation de ses ennemis. Mais il restera, quoi qu'il arrive, celui sans qui aucune nomination ne se fera sans qu'il l'ait anticipée, préparée ou acceptée. Et dans la politique camerounaise, être incontournable vaut parfois mieux qu'être nommé.