Cette guerre de position se double d'une crise de confiance interne
Le climat de fortes tensions, qui prévaut actuellement au sommet de l'État camerounais, est marqué par le séjour prolongé du président Paul Biya à Genève et les rivalités autour de sa succession. La création du poste de vice-président a intensifié la lutte entre plusieurs clans du pouvoir, notamment ceux de Franck Biya, de Chantal Biya et de hauts responsables du régime. L’on constate également une crise de confiance au sein du palais, des soupçons de fuites d'informations, ainsi qu'une communication officielle axée sur le démenti et le secret concernant l'état de santé du chef de l'État, alimentant les spéculations sur une transition politique.
L'atmosphère est lourde dans les couloirs du palais d’Étoudi. Alors que le président Paul Biya, âgé de 93 ans, prolonge une nouvelle fois son séjour médical sur les rives du lac Léman à Genève, le Cameroun retient son souffle. Derrière les façades lisses des ministères et les démentis vigoureux du gouvernement, la capitale vit au rythme d’une transition politique qui ne dit pas son nom. Ce n’est plus une attente feutrée, mais une guerre de succession ouverte, menée sans complexe par les cartels du pouvoir pour le contrôle définitif de l’appareil d'État.
L’étincelle constitutionnelle : Une vice-présidence sur mesure
Le point de bascule de cette crise larvée trouve sa source dans la récente révision constitutionnelle adoptée en urgence par le Parlement. Cette réforme introduit un poste inédit et stratégique : celui de vice-président de la République. Nommé directement par le chef de l’État, ce dernier reçoit le pouvoir automatique de terminer le mandat présidentiel en cas de vacance.
Loin d'apaiser les esprits, cette modification législative a agi comme un accélérateur de particules politiques. Elle a transformé les dynamiques de cour en une bataille institutionnelle féroce pour la désignation du dauphin officiel.
LA TECTONIQUE DES CLANS : L’AFFRONTEMENT DES BLOCS
La carte politique de Yaoundé se fracture désormais autour de trois axes de pouvoir majeurs :
• Le cartel du fils (L'option dynastique) : Longtemps resté en retrait des affaires publiques, Franck Biya, le fils aîné officiel, avance désormais ses pions de manière décomplexée. Il s'appuie sur des réseaux d'affaires puissants et des hauts gradés de l'appareil sécuritaire qui voient en lui le garant de la continuité du système.
• Le bloc de la Première dame (Le bastion d'Étoudi) : Farouchement opposée aux ambitions de son beau-fils, Chantal Biya la patronne de la Nangasphère mobilise ses fidèles au sein de la présidence. Les rumeurs de palais évoquent de plus en plus le positionnement de son propre fils, Franck Hertz, comme alternative familiale.
• Les technocrates du sérail (La troisième voie) : Face aux déchirements de la famille présidentielle, les barons du régime manœuvrent. Louis Paul Motaze, l'ambitieux ministre des Finances, utilise ses relais économiques pour s'imposer. En parallèle, Ferdinand Ngoh Ngoh, le puissant Secrétaire général de la présidence, capitalise sur sa mainmise quotidienne sur les dossiers de l'État pour se rendre incontournable.
PARANOÏA AU PALAIS ET CHASSE AUX TAUPES
Cette guerre de position se double d'une crise de confiance interne. Les récentes révélations de la presse internationale, notamment les enquêtes détaillées de Jeune Afrique sur l'état de santé réel du patriarche et les ambitions de Louis Paul Motaze, ont semé la panique au sommet de l'État.
Une véritable chasse aux sorcières est ouverte.
Le camp de Franck Biya soupçonne ouvertement des figures de l'entourage de la Première dame, à l'instar d'Oswald Baboke, le numéro deux du Cabinet civil, d'orchestrer des fuites stratégiques pour affaiblir leurs adversaires.
• Le silence comme arme de doctrine
Pendant que les ambitions s'entrechoquent, la ligne officielle reste immuable : le déni. Le ministre de la Communication, René Emmanuel Sadi, multiplie les déclarations lénifiantes pour assurer que le président gère les affaires courantes depuis Genève.
• La question dépasse les frontières camerounaises : peut-on garder le silence sur la santé d'un président en république ?
Si la tradition française (de Pompidou à Mitterrand) ou le droit au secret médical plaident parfois pour le secret afin d'éviter la vulnérabilité géopolitique, l'exigence moderne de transparence démocratique exige le contraire pour rassurer les citoyens et les marchés économiques.
À Yaoundé, le pouvoir a tranché par la manière forte. En invoquant la sécurité nationale, le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, a interdit sous peine de sanctions tout débat médiatique sur la santé du chef de l'État.
Cette chape de plomb réglementaire, si elle vise à étouffer l'incendie, paralyse l'espace public et accentue l'anxiété d'une population suspendue aux rumeurs d'une transition électrique et conditionnée par le clash armé des cartels — qui ont longtemps volé l’argent public, pour le thésauriser en cash ; via des prête-noms ou dans les paradis fiscaux!
Loïc Kodjav