Alors que le Fonds monétaire international pousse à la libéralisation des prix à la pompe, le gouvernement camerounais choisit délibérément la voie inverse. Derrière cette résistance : le spectre de 2008, la faillite de la Sonara et un calcul politique froid. Jeune Afrique révèle les détails d'une décision budgétaire lourde de sens.
Yaoundé — Il y a des chiffres qui parlent plus que des discours. 340 milliards de FCFA — soit 520 millions d'euros. C'est le montant que le Cameroun s'apprête à consacrer aux subventions à l'énergie en 2027, en hausse de 30 milliards par rapport à l'exercice précédent. Une décision révélée par Jeune Afrique à la faveur du débat d'orientation budgétaire en cours à Yaoundé, et qui constitue un bras de fer assumé avec le Fonds monétaire international.
En avril dernier, le FMI avait formulé une recommandation sans ambiguïté : mettre en œuvre un mécanisme de tarification automatique des carburants, afin que les prix intérieurs s'alignent sur les fluctuations du marché international. Une injonction classique des institutions de Bretton Woods, assortie de la rituelle mention d'un « soutien aux groupes vulnérables » pour en atténuer l'impact social.
Yaoundé n'a pas suivi. Et les raisons de ce refus sont désormais documentées par Jeune Afrique : le gouvernement camerounais garde en mémoire vive les émeutes de février 2008, déclenchées par une hausse des prix à la pompe, qui avaient officiellement coûté la vie à 24 personnes. Dans un pays où la rue peut s'embraser rapidement, toucher au prix du carburant sans filet social robuste revient à jouer avec des allumettes près d'un dépôt de gaz.
Ce choix est d'autant plus remarquable que le Cameroun avait, ces deux dernières années, amorcé un mouvement de convergence avec les positions du FMI. Comme le révèle Jeune Afrique en citant le document de programmation économique et budgétaire 2027-2029 actuellement en débat, l'enveloppe globale des transferts et subventions avait connu une réduction significative : de 917,7 milliards de FCFA en 2024, elle était tombée à 754,9 milliards en 2025, soit une baisse de 17,7 %. Un effort de discipline réel, salué discrètement par les créanciers multilatéraux.
Mais 2027 marque un coup d'arrêt. La hausse de 30 milliards sur la seule ligne carburants-électricité signale que Yaoundé a choisi de reprendre la main, au risque de rouvrir des négociations tendues avec le FMI sur l'assainissement des finances publiques.
Au cœur de cette équation budgétaire se trouve un acteur absent : la Société nationale de raffinage (Sonara), dont les installations industrielles sont à l'arrêt. Cette paralysie force le Cameroun à importer la totalité de ses carburants sur un marché international sous haute tension, ballotté entre la crise au Moyen-Orient et les effets de la guerre commerciale mondiale. Tant que la Sonara ne retrouve pas sa capacité de production, le Cameroun restera structurellement exposé aux chocs externes — et les subventions demeureront le seul amortisseur disponible à court terme.
C'est ce que Jeune Afrique identifie comme la véritable fragilité du modèle : Yaoundé subventionne non par choix idéologique, mais par nécessité industrielle. Sans outil de raffinage national, toute libéralisation des prix expose directement les ménages camerounais aux variations du baril.
Le ministre des Finances, Louis Paul Motaze, a pris soin d'identifier publiquement les facteurs de risque : guerre commerciale, baisse des cours des matières premières, dépréciation du dollar. Autant d'éléments susceptibles de remettre en cause les équilibres budgétaires en cours d'année. Pourtant, la session parlementaire de juin s'est achevée le 8 juillet sans qu'une loi de finances rectificative n'ait été soumise au Parlement — signe, selon les informations de Jeune Afrique, que la situation reste, pour l'instant, maîtrisée.
Ce « pour l'instant » dit tout. Le Cameroun navigue à vue dans un environnement international incertain, armé d'une enveloppe de subventions qui protège la paix sociale mais alourdit une dette déjà sous surveillance. Le bras de fer avec le FMI n'est pas terminé. Il entre seulement dans une nouvelle phase.