« J'ai décidé de démissionner. Mes nerfs sont à bout et mes médecins m'ont prescrit un repos complet d'un an. » C'est par ces mots qu'Ahmadou Ahidjo annonce à Samuel Eboua, son secrétaire général à la Présidence, sa décision de quitter le pouvoir en 1982. Dans son livre Une décennie avec le Président Ahidjo, Eboua raconte ce moment de bascule : la stupeur, les larmes, l'incrédulité. Il propose à Ahidjo de réviser la Constitution, de faire du Premier ministre le chef du gouvernement et de rester à la tête de l'État, comme d'autres chefs d'État malades mais toujours en fonction. Ahidjo avait déjà vu Paul Biya pour lui proposer soit le ministère du Travail, soit l'Agriculture avec rang de ministre d'État, soit la présidence de la Société nationale d'investissement. Eboua, lui, refuse toute position : « Je n'aurais pas d'autre choix que de me retirer chez moi à Nkongsamba pour m'occuper de mon exploitation agricole. » L'après-midi, il revient voir Ahidjo, les larmes aux yeux, avec une proposition : réviser la Constitution, transformer le poste de Premier ministre en chef du gouvernement, et laisser Ahidjo rester chef de l'État. Une proposition qui, si elle avait été retenue, aurait peut-être changé le cours de l'histoire camerounaise.
Le président Ahmadou Ahidjo annonce sa démission à Samuel Eboua
Samuel Eboua , SGPR raconte cela dans son livre « une décennie avec le Président Ahidjo »
«
- J'ai décidé de démissionner. En effet, depuis un certain temps, je constate que je ne suis plus à même d'assumer pleinement mes fonctions à la tête de l'Etat. Mes nerfs sont à bout et mes médecins m'ont prescrit un repos complet d'un an, renouvelable. J'ai donc vu Biya.
Je lui ai dit que vous avez servi avec dévouement l'Etat, et qu'il est souhaitable que vous continuiez à le faire. Il vous proposera donc soit le ministère du Travail et de la Prévoyance Sociale, soit le département de l'Agriculture avec le titre de ministre d'Etat.
Toutefois, au cas où vous ne désireriez pas continuer à faire partie du Gouvernement, vous pourriez aller à la Société Nationale d'Investissement en qualité de Président Directeur Général.
Je tombe des nues, rien ne m'ayant laissé prévoir un tel dénouement. J'arrive à peine à maîtriser mon émotion. Je lui pose la question de savoir pourquoi il en est arrivé à une décision aussi grave. Je ne lui cache pas que pour ses collaborateurs immédiats, dont moi-même, et surtout pour le pays, c'est une catastrophe.
Et que, s'il vient à mettre à exécution ses intentions, je n'aurais pas d'autre choix que de me retirer chez moi à Nkongsamba pour m'occuper de mon exploitation agricole; qu'en tout état de cause, je n'aurais pas le courage de continuer.
- Mais ce n'est pas possible. L'Etat doit continuer après moi.
Comme il insiste, je lui demande de me laisser un temps de réflexion, afin que je puisse également consulter mon épouse.
-D'accord. Je vous rappellerai cet après-midi pour connaitre
votre décision.
Sur ce, je quitte son bureau. Dans le salon d'attente, je trouve mon adjoint, Sadou Daoudou qui, lui, doit être à reçu à 10h30. Je lui révèle l'objet de son audience :
- C'est une catastrophe, lui dis-je. Le Président a décidé de démissionner.
Je me retire alors que Sadou pénètre dans le bureau du Président. Peu de temps après, il me rejoint dans mon bureau, les yeux rouges. Il a dû pleurer en apprenant la nouvelle.
- Je n'ai pas pu me maîtriser, me dit-il. J'ai éclaté en sanglots. Ce n'est pas possible. Est-ce un rêve ou la réalité ?
[…..]
Avant de quitter mon bureau à 12h30, j’avais glissé un mot au Président, dont le contenu est le suivant: « vous avez consacré presque toute votre vie active à ce pays. Est-ce trop vous demander de continuer aussi longtemps que le peuple comptera sur vous, quelle que soit la gravité de votre état de santé ?
D'autres ont succombé à la tâche, bien que se sachant condamnés" .
L'après-midi, je n'ai pas attendu qu'il m'appelle. Je demande à le voir. Il me reçoit à 16h.
- Alors ? me demande-t-il.
Je ne réponds pas. Cette fois, je ne parviens pas à me contrôler
- Monsieur le Président, j'ai consulté mon épouse. Vous savez qu'elle n'a pas fait de hautes études. Mais elle est douée d'une logique et d'un bon sens qui, très souvent, m'ont été d'un précieux concours. Elle m'a dit ceci : "il est des Présidents beaucoup plus âgés que lui, et malades. Ils passent dix mois sur douze à l'étranger pour se soigner et se reposer, mais demeurent à la tête de leur pays.
C'est une couverture et une sécurité pour le pays. Pourquoi ne ferait-il pas de même" ? Et moi j'ajoute : si votre décision n'est pas définitive, et me basant sur la réflexion de mon épouse, j'ose vous proposer une autre solution : révisez la constitution, faites du Premier Ministre le chef du Gouvernement et restez à la tête de l'Etat »
La terre est sale ! Si è ne mvit ! Ngo Bagde !
Arol KETCH