Or camerounais : quand la porosité des frontières transforme le pays en blanchisserie continentale de l'or illégal

Mines Or Image illustrative

Wed, 15 Jul 2026 Source: www.camerounweb.com

De la Centrafrique au Tchad, du Nigeria au Congo, des trafiquants utilisent le Cameroun comme plateforme de transit pour blanchir de l'or illégal extrait dans les pays voisins. Jeune Afrique révèle les contours d'un phénomène géopolitique aux dimensions régionales insoupçonnées.

Le chiffre avait semblé surréaliste à plus d'un observateur. Entre 2018 et 2023, les douanes internationales ont enregistré des importations présentées comme provenant du Cameroun représentant quelque 44 tonnes d'or — soit 9 tonnes par an. Or, selon un exploitant minier cité par Jeune Afrique sous couvert d'anonymat, cette quantité est physiquement impossible à produire au Cameroun. « Je ne crois pas que la mine camerounaise soit en capacité de produire 44 tonnes d'or en cinq ans », confie-t-il à nos confrères. La question qui s'impose dès lors est d'une simplicité dérangeante : d'où vient cet or ?

Le Cameroun, carrefour involontaire — ou complice — du trafic régional

La réponse, documentée par Jeune Afrique, pointe vers les frontières. Le Cameroun partage des milliers de kilomètres de frontières avec quatre pays producteurs d'or : la République centrafricaine, la République du Congo, le Tchad et le Nigeria. Quatre pays où l'exploitation artisanale et semi-industrielle génère des volumes significatifs d'or qui cherchent une porte de sortie vers les marchés internationaux — de préférence sans payer de taxes, sans certificat d'origine traçable et sans éveiller l'attention des services de renseignement financier.

Le Cameroun offre précisément cette porte. Son réseau de bureaux d'achat, ses connexions avec les exportateurs installés à Yaoundé ou Douala, et surtout la porosité de ses frontières terrestres en font une plateforme de transit idéale. Ousmanou Aladji Hamadou, président du Syndicat national des promoteurs des bureaux d'achat des diamants, or et orpailleurs du Cameroun, le confirme sans détour à Jeune Afrique : « Nous croisons beaucoup d'acteurs étrangers qui introduisent des produits venus d'autres pays. Plus préoccupant, certains possèdent une carte d'identité camerounaise et peuvent donc passer pour des nationaux. »

Le mécanisme décrit par les sources de Jeune Afrique est d'une efficacité redoutable. De l'or extrait illégalement en Centrafrique, au Congo ou au Tchad entre au Cameroun par des passages non contrôlés. Il est racheté par des collecteurs locaux — souvent sans aucun document, comme le révèle l'enquête — puis vendu à des bureaux d'achat qui délivrent, moyennant corruption, des certificats d'origine mentionnant le Cameroun comme pays de production. L'or illégal de plusieurs pays devient ainsi, sur le papier, de l'or camerounais légalement exportable.

Ce « blanchiment géographique » est doublement rentable pour ceux qui l'organisent. Il permet d'injecter dans le circuit légal international de l'or qui ne supporte aucune taxe à l'extraction, aucune redevance minière, aucun droit d'exportation. Et il dilue dans la masse des exportations camerounaises officielles des volumes qui n'auraient jamais pu quitter leurs pays d'origine sans éveiller des soupçons.

Pour mesurer l'ampleur de la supercherie, Jeune Afrique s'appuie sur une comparaison éclairante. Selon un projet pilote mené par l'ONG Or Juste sur le territoire aurifère de Mambasa en RDC, une chaîne comptant plus de 1 000 exploitants artisanaux répartis sur 6 sites a produit environ 200 kg d'or en une année. En extrapolant ce ratio à l'échelle camerounaise, pour atteindre les 9 tonnes annuelles enregistrées dans les statistiques douanières internationales, le Cameroun devrait disposer de plus de 3 000 sites de production actifs — un chiffre que personne ne prend au sérieux.

La conclusion s'impose : une part substantielle de l'or exporté sous pavillon camerounais ne vient pas du sous-sol camerounais. Elle vient des pays voisins, transite par le Cameroun, et repart vers Dubaï avec un certificat d'origine falsifié ou corrompu. Le Cameroun est moins un pays minier qu'une blanchisserie continentale de l'or illégal d'Afrique centrale — et les milliards de FCFA de taxes qui devraient alimenter son budget partent enrichir des réseaux criminels transfrontaliers.

Face à cette réalité géopolitique, la réponse des autorités camerounaises reste centrée sur le seul territoire national : fermeture de sociétés non conformes, auditions devant le TCS, envoi d'agents de la DGRE à Dubaï. Mais comme le souligne en creux l'enquête de Jeune Afrique, aucune initiative de coopération régionale sérieuse n'est engagée avec les pays sources du trafic. Tant que les frontières avec la Centrafrique, le Congo, le Tchad et le Nigeria resteront poreuses et non surveillées, et tant que les bureaux d'achat camerounais continueront de délivrer des certificats complaisants, le Cameroun restera ce qu'il est devenu malgré lui — ou avec lui : le maillon le plus commode du plus grand trafic d'or d'Afrique centrale.

Source: www.camerounweb.com