Le trafic d'or représente des dizaines de tonnes sur plusieurs années
Le trafic d'or au Cameroun s’invite dans le contexte de la succession politique autour de Paul Biya. Plusieurs sources avancent que des réseaux liés à la présidence, au BIR et au Cabinet civil auraient pu jouer des rôles complémentaires dans un présumé circuit d'exportation illégale d'or vers Dubaï. Le rôle des médias dans cette lutte d'influence pourrait s'inscrire dans la guerre de succession au sommet de l'État.
L'OR, LE BIR ET LA GUERRE DE SUCCESSION — QUAND LE PILLAGE FINANCE LE POUVOIR
Avant d'entrer dans l'analyse, posons un cadre méthodologique que ce dossier exige plus que tout autre.
Ce post distingue quatre niveaux que le lecteur doit avoir en tête à chaque paragraphe. Les faits établis : ceux que les textes officiels, les décrets et les procédures judiciaires documentent sans ambiguïté. Les faits rapportés : ceux que Jeune Afrique a publiés sur la base de sources proches des investigations, que nous citons comme tels sans les vérifier indépendamment. Les hypothèses analytiques : les lectures que nous proposons pour connecter ces faits en une logique cohérente, et qui doivent être traitées comme des hypothèses de travail. Et un quatrième niveau, que nous n'avions pas encore explicitement traité dans cette série : le rôle de Jeune Afrique lui-même dans la guerre qu'il couvre.
Cette distinction n'est pas une précaution rhétorique. C'est la condition de toute analyse sérieuse dans un dossier aussi sensible.
Niveau 1 — Les faits établis
Plusieurs éléments de ce dossier sont documentés de façon incontestable.
Paul Biya est président de la République du Cameroun et président du RDPC. Il est à Genève depuis le 7 juin 2026 — sept semaines au moment où nous écrivons. Son état de santé a fait l'objet d'un démenti gouvernemental non étayé par des preuves visuelles ou médicales publiques.
Le BIR — Bataillon d'Intervention Rapide — est rattaché directement à la présidence de la République. Pas au ministère de la Défense. Pas à l'état-major des armées. Directement au président. Il n'a pas de chaîne de commandement militaire classique. Sa chaîne de commandement remonte directement au chef de l'État — ce qui est établi par les textes organisant la présidence.
Le décret d'organisation de la présidence est explicite : en l'absence du président, le secrétaire général de la présidence — Ferdinand Ngoh Ngoh — assure la continuité institutionnelle. Il dispose d'une délégation de signature. Il coordonne les administrations rattachées à la présidence. Dans le cadre institutionnel établi, le BIR est l'une de ces administrations rattachées.
Oswald Baboke, directeur adjoint du Cabinet civil, a été entendu à trois reprises par le Tribunal criminel spécial dans le cadre d'une enquête sur le trafic d'or ordonnée par Paul Biya dès février 2026. La DGRE a été chargée d'investiguer les circuits financiers à Dubaï. Un colonel a été convoqué et les téléphones de ses proches saisis.
La Sonamines a documenté un écart massif entre les exportations d'or officiellement déclarées — vingt-deux kilogrammes en 2023 — et les volumes d'or d'origine camerounaise enregistrés sur le marché de Dubaï la même année, évalués à près de quinze tonnes.
Ces faits ne sont pas des hypothèses. Ils sont établis.
Niveau 2 — Les faits rapportés par Jeune Afrique
Sur la base de sources proches des investigations, Jeune Afrique rapporte des éléments que nous citons sans les avoir vérifiés indépendamment, mais dont la publication par ce magazine constitue une source méritant d'être prise au sérieux.
Des éléments du BIR auraient participé activement au trafic d'or — escorte de convois, sécurisation des chargements, utilisation de véhicules militaires et d'embarcations fluviales pour transporter l'or vers les points de sortie du territoire. Des officiers supérieurs seraient impliqués. Le circuit documenté par les enquêteurs irait de l'extraction dans les zones minières camerounaises à l'arrivée à Dubaï, en passant par des points de sortie sous contrôle sécuritaire du BIR. La connexion entre ce circuit et les réseaux liés au Cabinet civil fait partie des pistes que les enquêteurs suivent.
Niveau 3 — Les hypothèses analytiques
La complémentarité Baboke-Ngoh Ngoh : deux piliers d'un circuit unique Baboke, directeur adjoint du Cabinet civil, disposerait — selon les pistes suivies par les enquêteurs — de réseaux financiers à Dubaï, de proches résidant dans cette ville, de structures de prête-noms dans le secteur minier, et d'une couverture administrative permettant de faciliter des autorisations. Ce qu'il ne possède pas : la logistique pour sortir physiquement l'or du territoire camerounais.
Ngoh Ngoh, en tant que SGPR disposant d'une délégation de signature et coordinateur des administrations rattachées à la présidence, aurait — si l'on suit la logique institutionnelle — une autorité de facto sur le BIR en l'absence du président. Ce qu'il ne possède pas nécessairement : les réseaux financiers à Dubaï et les structures de couverture dans le secteur minier privé.
Ensemble — Cabinet civil pour les autorisations, les réseaux financiers et les connexions à Dubaï ; BIR pour la logistique de sortie, l'escorte des convois et la neutralisation des contrôles — ces deux piliers constitueraient un circuit de trafic complet et fonctionnel.
Cette complémentarité est une hypothèse analytique. Elle est cohérente avec les faits disponibles. Elle n'est pas démontrée. C'est précisément ce que l'enquête de la DGRE à Dubaï et les investigations du TCS cherchent à établir ou à réfuter.
Ce que la fragmentation de l'alliance révèle
Si cette hypothèse est exacte, la guerre actuelle entre les deux piliers change de signification. La convocation de Baboke, l'implication du BIR dans les révélations de Jeune Afrique, les accusations croisées entre les deux camps — tout cela ne serait pas la révélation d'un coupable contre un innocent. Ce serait la fragmentation d'une alliance qui fonctionnait tant que le président arbitrait, et qui s'est transformée en guerre ouverte dès que l'arbitrage a disparu. Chaque clan expose l'autre parce qu'il a sur l'autre les informations que seul un ancien partenaire peut posséder.
L'or comme trésor de guerre
Le trafic d'or représente des dizaines de tonnes sur plusieurs années. À des cours actuels, la valeur se chiffre en centaines de millions de dollars. Dans une guerre de succession ouverte, ces liquidités ne sont pas de l'enrichissement personnel ordinaire. Elles financent les réseaux de loyauté, rémunèrent les intermédiaires, paient les communicants et les activistes qui alimentent les guerres narratives. Hors de portée des circuits bancaires camerounais. Hors de portée des enquêtes nationales. Hors de portée des regards institutionnels.
Ce trafic n'est pas un scandale à côté de la guerre de succession. Il en est, si notre hypothèse est exacte, le financement parallèle.
Niveau 4 — Le rôle de Jeune Afrique : instrument de résonance dans la guerre
C'est le niveau que notre série n'avait pas encore explicitement traité. Et il est indispensable pour lire correctement l'ensemble du dossier.
Jeune Afrique n'est pas un acteur neutre dans ce qu'il couvre. C'est le magazine de référence de l'Afrique francophone — crédible, lu par les décideurs, les diplomates et les chancelleries. Cette crédibilité en fait précisément l'instrument de résonance le plus puissant disponible pour les acteurs qui veulent valider internationalement un coup dans la guerre de succession camerounaise.
Relisons la séquence des révélations de Jeune Afrique depuis le 20 mai 2026. Le malaise de Biya lors de la réception du Palais de l'Unité — révélation qui légitime la question de la transition et affaiblit le discours officiel du gouvernement. Le nom de Baboke sur le faux décret — révélation qui fragilise le clan Chantal Biya. Les complicités du BIR dans le trafic d'or — révélation qui, si l'on accepte que le BIR répond institutionnellement à Ngoh Ngoh en l'absence du président, fragilise le SGPR.
Chaque révélation a fragilisé un acteur précis. Et chaque révélation est venue de "sources proches de la présidence" ou "sources proches des investigations" — formule qui désigne des acteurs ayant accès au système et intérêt à ce que certaines informations sortent à certains moments.
Ce n'est pas une critique de Jeune Afrique. Le magazine publie ce que ses sources lui donnent, en appliquant sa propre rigueur éditoriale. Mais dans une guerre de succession où chaque clan dispose de relais médiatiques, Jeune Afrique est — consciemment ou non — une caisse de résonance internationale que les acteurs du sérail utilisent pour amplifier leurs coups.
La question analytique que le lecteur doit garder en tête n'est donc pas seulement "est-ce vrai ?" Elle est aussi "qui voulait que cela sorte maintenant ?" Et "quel clan cette révélation précise sert-elle à ce moment précis de la guerre de succession ?"
Nous n'avons pas la réponse certaine à ces questions. Mais les poser fait partie de la lecture rigoureuse de ce dossier.
Conclusion : la question que l'enquête devra trancher
Un lecteur de notre série militaire avait formulé la phrase la plus juste de toute cette discussion : "Qui contrôle le BIR contrôle la transition."
Nous pouvons maintenant ajouter une dimension à cette formule. Qui contrôle le BIR contrôle non seulement la force armée — mais aussi la logistique de sortie de l'or. Et donc le financement autonome de la bataille pour le pouvoir.
La question que la DGRE à Dubaï et le TCS à Yaoundé cherchent à répondre est précisément celle-là : qui contrôle réellement le BIR aujourd'hui, dans l'absence du président ? Et qui en a bénéficié dans le circuit de l'or ?
Et la question que nous posons en complément : qui a voulu que Jeune Afrique publie ces révélations précises à ce moment précis de la guerre ?
Ces deux questions pointent vers le même nœud. Et ce nœud, quand il sera démêlé, dira tout sur la nature de la transition camerounaise. Les faits parleront.
Comme toujours, ces éléments doivent être confirmés par les enquêtes en cours et par des sources indépendantes. Nous continuerons à documenter.
John Lawson