La résignation, attendre que le vieux tranche ou que le temps décide
Le clan Bulu, pourtant considéré comme le principal bénéficiaire de l'affaiblissement du clan Nanga (Chantal Biya), demeure incapable de prendre l'initiative dans la perspective de la succession au Cameroun. Cette paralysie peut être expliquée par les divisions internes du clan, une culture politique fondée sur l'obéissance à Paul Biya, la crainte d'être accusé de trahison et un contexte institutionnel jugé trop fragile.
LE CLAN BULU : LES VAINQUEURS PARALYSÉS
La chute du clan Nanga aurait pu ouvrir un boulevard. Le camp historiquement dominant, enraciné dans les ministères régaliens et dans la continuité du régime, aurait pu profiter du vide pour imposer un dauphin, verrouiller la transition, consolider ses positions. Rien de tout cela ne se produit. Le clan Bulu ne bouge pas. Il ne mène aucune offensive, ne propose aucun successeur, ne restructure aucun réseau. Il ne tente même pas de capitaliser sur l'effondrement de son rival.
Avant d'expliquer pourquoi le clan Bulu ne bouge pas, il faut comprendre sa structure interne. Car ce clan n'est pas un bloc homogène. Il est traversé par deux pôles rivaux qui ne poursuivent pas les mêmes objectifs. Le clan Nanga s'est détruit tout seul, et pourtant le clan Bulu ne saisit pas l'occasion. C'est ce contraste qui révèle la profondeur de la paralysie.
Encadré : qu'est-ce que le clan Bulu ?
On désigne par clan Bulu le réseau d'élites politiques, administratives et sécuritaires issues de la région et du groupe d'origine du président Paul Biya. Le mot renvoie à une origine, mais il décrit un réseau de pouvoir, pas une communauté, et surtout pas un bloc uni. Depuis 1982, ce réseau constitue le socle du régime, occupant les postes régaliens et les leviers de continuité de l'État. Contrairement à l'image d'un ensemble homogène, il est en réalité fracturé en deux sous-clans rivaux, porteurs de deux visions opposées de la succession.
Le sous-clan Franck Biya, l'héritier devenu pôle autonome.
Le premier est celui du fils du président. Il s'appuie sur des réseaux économiques puissants, des technocrates modernistes, des opérateurs privés proches du pouvoir, et, lui prête-t-on, des relais dans l'armée. Sa singularité est décisive. Franck Biya ne dépend pas du clan Bulu traditionnel. Il développe un pôle à part, ce qui inquiète autant les Bulu historiques que les autres clans. Il n'est pas leur candidat. Il est son propre candidat.
Le sous-clan Motaze, le Bulu historique enraciné dans l'appareil.
Le second est celui de Louis Paul Motaze, ministre des Finances et neveu du président, que Jeune Afrique donne aujourd'hui en position de se présenter comme un choix rassurant pour la vice-présidence. Il représente les Bulu traditionnels, les réseaux administratifs anciens, les barons du régime, les élites du Sud, ceux qui portent le système depuis quarante ans. Ce sous-clan est puissant, mais pas conquérant. Il est structuré pour protéger le régime, pas pour lui succéder. Il incarne la continuité, pas la transition. S'il rassure, c'est précisément parce qu'il ne menace personne, ne promet rien, ne bouleverse rien.
I. Le paradoxe d'un clan dominant incapable d'agir
Les définitions posées, le paradoxe devient limpide. Malgré l'auto-élimination du clan Nanga, le clan Bulu ne lance aucune offensive. Non par distraction, mais pour quatre raisons qui se superposent. Parce qu'il a été façonné pour obéir, pas pour succéder. Parce que toute initiative serait lue comme une trahison. Parce que le système est trop instable pour supporter un coup de force. Et parce qu'au fond, il est résigné.
II. Un clan façonné pour obéir, pas pour succéder
Pendant quarante ans, la méthode Biya a produit un clan discipliné, prudent, dépendant. Un clan dont la force n'a jamais été l'initiative, mais la loyauté. Un clan qui ne se définit pas par un projet, mais par une proximité. Cette méthode repose sur quelques ressorts constants, l'arbitrage sans cesse différé, la fragmentation entretenue, la méfiance érigée en système, la non-décision comme art de gouverner. À ce régime, le clan Bulu n'a jamais appris à se projeter sans le chef. Il n'a pas de culture de la succession, pas de culture de la rupture, pas de culture de l'initiative. C'est un clan de continuité. Il ne se pense pas comme un clan de conquête, mais comme un clan de service, dont la mission est de protéger le chef, non de lui survivre. Puissant dans l'État, il reste faible dans la succession, car sa force est administrative, pas stratégique. On ne demande pas à un appareil dressé pendant quarante ans à attendre les ordres d'inventer soudain sa propre marche.
III. Toute offensive serait lue comme une trahison
Dans un régime hyper-présidentialisé, prendre l'initiative revient à défier le chef. Pousser un dauphin, structurer une succession, occuper le vide, c'est contredire la méthode Biya, trahir une impatience, exposer une ambition, et s'offrir à la sanction. Le clan Bulu connaît la règle par cœur, pour l'avoir vue s'appliquer sous ses yeux. Le vieux n'aime pas les pressés. Il n'aime pas les successeurs visibles. Il n'aime pas les initiatives qu'il n'a pas commandées. La Nangasphère vient d'en administrer la preuve, Ngoh Ngoh s'est cru autorisé à mener la présidentielle comme la sienne, et il en paie le prix. Le clan Bulu a retenu la leçon. Il préfère attendre plutôt que risquer d'être puni pour avoir bougé trop tôt.
IV. Un système devenu trop instable pour une offensive
L'affaire du faux décret a mis au jour une faille. Les institutions sont poreuses, les réseaux infiltrés, les symboles manipulables, la télévision publique elle-même instrumentalisable, au point qu'une transition pourrait être déclenchée par accident. Dans un tel contexte, une offensive ouverte du clan Bulu serait aussitôt contestée, interprétée comme une prise de pouvoir, combattue par les autres clans, exploitée par les acteurs extérieurs qui observent le Cameroun.
Avancer sur un terrain aussi miné, c'est prendre le risque de tout faire sauter, à commencer par sa propre position. Il sait qu'une seule initiative pourrait déclencher une réaction en chaîne que personne ne maîtriserait. Il sait aussi que les partenaires étrangers le regardent comme un garant de la stabilité, non comme un acteur de la transition, et cette attente extérieure renforce encore sa prudence. Le clan préfère l'immobilité au faux pas.
V. La résignation, attendre que le vieux tranche ou que le temps décide
C'est le point le plus important, et le plus sombre. Le clan Bulu n'est pas immobile par faiblesse. Il l'est par résignation. Il a compris ce que les autres refusent d'admettre. Paul Biya ne nommera probablement pas de vice-président. Il ne désignera pas de dauphin. Il ne tranchera pas la succession, parce qu'il ne veut pas être devancé par son propre camp. Alors le clan attend. Il attend un geste du chef, ou que le temps, à quatre-vingt-treize ans, impose de lui-même ce que nul n'ose provoquer. C'est une attente stratégique, mais sans joie, ne rien faire pour ne pas perdre, ne rien faire pour ne pas provoquer, ne rien faire pour ne pas être accusé.
Conclusion éditoriale
Voilà où en est arrivé le Cameroun. Un clan rival s'est détruit tout seul, la voie est libre, le fauteuil attend, et le camp qui devrait triompher reste figé sur place. Non par magnanimité, mais parce que quarante ans de méthode Biya ont produit un vainqueur incapable de vaincre, dressé à obéir, terrifié à l'idée de paraître impatient, résigné à la non-décision du chef. Le régime a si bien discipliné les siens qu'il les a rendus inaptes à lui survivre autrement qu'en l'attendant. Nous sommes entrés dans une phase inédite, celle où même les vainqueurs sont paralysés. Le Cameroun n'est pas dans une crise ouverte. Il est dans une crise suspendue, où chacun attend qu'un événement biologique déclenche enfin l'événement politique que nul n'ose provoquer. Un pays dont les vainqueurs eux-mêmes n'osent plus bouger n'est pas un pays stable. Il est un pays en apnée.
John Lawson