Le capitaine Effoudou ne dénonce pas un scandale. Il décrit une méthode
Le témoignage de l'ancien officier de renseignement camerounais, le capitaine Effoudou Awussy, est une illustration d'un système de pouvoir marqué par des rivalités internes, des accusations de corruption et des luttes d'influence au sommet de l'État. Ses déclarations révèlent les fragilités d'un régime où les rapports de force, les réseaux d'influence et les conflits de succession pèseraient davantage que les institutions. Cette prise de parole constitue avant tout une pièce dans une bataille politique plus large, dont les véritables enjeux dépassent le seul témoignage de l'ancien officier.
LE CAMEROUN DE NGOH NGOH : ANATOMIE D'UN ÉTAT CAPTURÉ
Le capitaine Effoudou Awussy, ancien chef du bureau de renseignement à l'état-major particulier du président de la République, a accordé au journaliste Morgan Palmer un premier entretien, publié, présenté comme le volet initial d'une série. Un second extrait circule, mais il s'agit d'un avant-goût promotionnel, la vidéo complète n'étant pas encore diffusée.
Ce qu'il y décrit n'est pas une affaire. C'est un système. Un appareil de coercition devenu source de revenus, un accès au chef de l'État qui se négocie, et un numéro deux du régime qui aurait sollicité l'appui d'une puissance étrangère pour lui succéder. À ce récit, on pense moins à une République qu'aux États saisis par leurs propres réseaux, la Colombie des cartels, le Honduras des forces de sécurité infiltrées, la mafia sicilienne pour sa structure de loyautés et de silences.
Une précaution s'impose d'emblée. Ce témoignage est celui d'un homme radié, exilé, visé depuis le 13 novembre 2024 par un avis de recherche pour désertion en temps de paix. Il est aussi celui d'un officier qui dirigeait, à vingt-neuf ans, l'un des postes les plus sensibles de l'État. Les deux propositions sont vraies en même temps. Un système opaque ne produit pas de témoins irréprochables, il produit des témoins compromis. Cela n'annule pas leur parole. Cela interdit de la traiter comme un jugement.
1. Le déjeuner du restaurant Famous
Une précision de méthode s'impose sur ce point, et elle nous distingue des reprises en cours. Ce passage ne figure pas dans l'entretien publié. Il provient d'un extrait de promotion annonçant la suite de la série, dont la version intégrale n'est pas encore diffusée. Nous le rapportons parce qu'il est public et parce qu'il est grave, mais nous signalons que son contexte complet reste inconnu et pourrait en modifier la portée.
Selon le capitaine Effoudou, Ferdinand Ngoh Ngoh aurait invité l'ambassadeur de France au Cameroun, non pas au palais mais dans un restaurant de Yaoundé, le Famous. Le secrétaire général y aurait déclaré que Paul Biya « est fatigué, paresseux, il ne fait rien », et que c'était lui « qui faisait tout le travail à la présidence de la République ». Il aurait ajouté qu'il « souhaiterait que la République française et l'Union européenne soient en soutien pour lui au cas où il pourrait arriver à la tête de l'État ». L'ambassadeur aurait ensuite voulu rendre compte de cet échange au président de la République, sans parvenir à obtenir d'audience.
Le capitaine Effoudou n'était pas à cette table. Il le dit lui-même, et c'est la phrase qu'aucune reprise ne citera : « par des voies informelles, l'information nous est parvenue ». Il ne prétend pas avoir lu de télégramme diplomatique. Il rapporte ce qui est remonté à son service. Nous sommes donc devant un témoignage indirect, extrait d'une séquence dont nous ne connaissons ni le début ni la fin. Il doit être lu comme tel.
Reste ce qu'il affirme avoir vécu, et qui est d'un autre ordre. Son service aurait « tout fait pour que le président Biya reçoive de nouveau cet ambassadeur ». Voilà le détail décisif. Un diplomate étranger détenant une information qui met en cause le secrétaire général ne parvient pas à voir le chef de l'État, et il faut des officiers de renseignement pour lui rouvrir la porte.
Ce détail-là ne vient pas de nulle part. Jeune Afrique a établi, dans son enquête du 28 mai 2026, que les rapports du patron de la Direction générale de la recherche extérieure transitent exclusivement par le secrétaire général avant d'atteindre Paul Biya. Le récit du capitaine et l'enquête du journal décrivent la même mécanique par deux bouts différents. L'un donne la règle, l'autre montre ce qu'il en coûte de la contourner.
2. Une parole qui arrive à son heure
Rien de tout cela ne se comprend hors de son calendrier.
Depuis fin juin, c'est Oswald Baboké, directeur adjoint du cabinet civil de la présidence, qui occupait la place du gibier. Enquête du Tribunal criminel spécial sur les circuits d'exportation illicite de l'or, ordonnée par le chef de l'État lui-même après le signalement d'écarts considérables entre les volumes déclarés par le Cameroun et ceux enregistrés à Dubaï. Annulation de soixante-quatorze permis miniers le 29 juin. Trois auditions devant les magistrats du TCS, rapportées par Jeune Afrique. Des sociétés recensées au Cameroun et à l'étranger et rattachées à son nom. Et, au procès Martinez Zogo, un trente-troisième témoin affirmant que le journaliste assassiné était un informateur du secrétaire général de la présidence et du directeur adjoint du cabinet civil.
Pendant près de deux semaines, selon la formule camerounaise, Baboké a bouffé sa tontine.
Le même Jeune Afrique rapportait dans le même mouvement que Ferdinand Ngoh Ngoh préparait le départ de Samuel Mvondo Ayolo du cabinet civil et la mutation de son adjoint. Autrement dit, le clan visé par les révélations était aussi celui que le secrétaire général entreprenait de démanteler. Certains observateurs y ont vu la reprise d'un scénario connu, celui qui avait emporté Jean-Pierre Amougou Belinga en 2023, et dont la mécanique tient en une phrase : livrer un homme à la vindicte publique avant de le livrer aux juges.
C'est à ce moment précis que le capitaine Effoudou brise trois ans de silence. Et il ne vise pas le système en général. Il vise un homme, et un seul, du début à la fin de l'entretien.
Devant une information qui sort de l'appareil d'État, la première question n'est pas de savoir si elle est vraie. C'est de savoir à qui elle profite.
La réponse, ici, ne fait pas difficulté. Le capitaine Effoudou ne prononce pas une seule fois le nom d'Oswald Baboké. Il ne le défend pas, il ne le cite pas, il ne l'évoque pas. Mais tous les coups qu'il porte atteignent le seul adversaire de Baboké, au moment exact où celui-ci était acculé.
Et cette absence n'est pas une faiblesse de la démonstration, elle en est la clé. Un témoin qui viendrait plaider nommément pour le directeur adjoint du cabinet civil serait aussitôt classé comme avocat de circonstance, et sa parole ne vaudrait rien. C'est parce qu'il ne le nomme jamais que les coups portent.
Reste que désigner un bénéficiaire n'est pas désigner un auteur. Nous constatons à qui la sortie profite. Nous ne prétendons pas savoir qui l'a voulue, et trois lectures demeurent ouvertes.
La première fait du capitaine l'instrument d'un camp. La presse camerounaise relève qu'il est originaire de Dimako, comme Oswald Baboké, et plusieurs titres le présentent comme le bras de la contre-attaque. L'indice est mince et n'établit rien.
La deuxième, plus solide, se lit dans l'architecture même de sa défense. Interrogé sur l'affaire Pat Diamant, qui lui a valu d'être écarté de l'état-major particulier, le capitaine ne produit aucune pièce. Il s'exonère par le ministre directeur du cabinet civil, qui se serait enquis de son cas et aurait obtenu du secrétariat d'État à la Défense la confirmation qu'il n'était jamais intervenu. C'est encore le cabinet civil qui, en mai 2023, lui aurait transmis les félicitations personnelles du chef de l'État. Tout ce qui l'innocente vient de la maison Mvondo Ayolo et Baboké. Tout ce qui l'accuse vient du secrétariat général. Le clivage n'est pas seulement dans son propos, il est dans la structure de son témoignage.
La troisième est la plus simple, et elle se passe de tout donneur d'ordre. Un homme radié, exilé, détenteur d'informations, parle au moment où sa parole vaut le plus cher. Ce moment est arrivé quand le secrétaire général est devenu vulnérable. Cela suffit.
Un dernier élément mérite d'être versé, et il ne relève pas du contenu mais de la forme.
Cet entretien n'est pas une alerte. C'est une production. Plateau, montage, habillage, un titre d'émission, et l'annonce d'une série dont ce n'est que le premier volet. Un extrait promotionnel a circulé avant la diffusion de la suite. Et la révélation la plus lourde, le nom du commanditaire de l'assassinat de Martinez Zogo, est expressément réservée au prochain épisode.
La différence est décisive. Un homme qui craint pour sa vie et veut que la vérité soit connue dit tout, tout de suite, et le plus largement possible, parce qu'il sait que le silence peut lui être imposé demain. Un homme qui échelonne ses révélations administre un capital. Il en mesure la valeur, il en étale la sortie, il en garde une part pour la suite.
Ce n'est pas un reproche moral. C'est une observation de méthode, et elle en dit plus que n'importe quelle déclaration.
Elle suppose aussi des moyens. Trois années à l'étranger sans activité connue, une production audiovisuelle, un calendrier de diffusion. La question n'est pas de savoir si le capitaine Effoudou souffre de son exil, nul ne peut en juger de l'extérieur. Elle est de savoir qui finance ce dispositif. Elle reste ouverte, et nous ne prétendons pas y répondre.
Reste enfin ce qu'il ne dit pas. Le capitaine décrit un État où l'arrestation sert d'outil de racket et où les grades s'achètent. Il ne prononce pas une fois le mot or. Pas un mot sur les soixante-quatorze permis annulés, pas un mot sur Dubaï, pas un mot sur le plus vaste dossier de prédation actuellement instruit dans son pays. Un ancien chef du bureau de renseignement de la présidence n'ignore pas ce dossier. Il le contourne.
Cela ne rend pas son témoignage faux. Une parole intéressée peut être exacte, et c'est même le cas ordinaire dans les affaires d'État, où les seuls hommes à savoir sont ceux qui ont participé. Mais cela impose de lire cet entretien pour ce qu'il est. Une pièce versée dans une guerre, à un moment choisi, et dont un camp sort renforcé.
La tontine, elle, poursuit son tour. Baboké a mangé le sien. Vient celui de Ngoh Ngoh. Reste que dans une tontine, chacun cotise aussi pour les autres. Ces clans financent, à tour de rôle, la mécanique qui les dévorera l'un après l'autre.
3. Une gendarmerie décrite comme un appareil de prédation
Le capitaine Effoudou met nommément en cause deux officiers. Le premier, chef d'escadron affecté au secrétariat particulier du secrétaire d'État à la Défense, serait « le chef d'orchestre d'une mafia, d'un cartel, mis en place à la gendarmerie pour extorquer ». Le second, lieutenant-colonel des services centraux, serait en relation d'affaires avec des trafiquants et « en lien étroit avec le secrétaire général de la présidence de la République ». Il ajoute que certains officiers chargés des enquêtes sont « des véritables chefs de cartel de drogue ».
Il faut mesurer l'étendue exacte de cette accusation. Elle vise des individus, pas une institution entière, et le capitaine prend soin de le préciser. Il dit d'ailleurs de la gendarmerie qu'elle est « tristement célèbre aujourd'hui » et qu'elle est assimilée à un centre de torture, tout en attribuant cette réputation à quelques collaborateurs dévoyés plutôt qu'au corps.
Ces personnes n'ont pas répondu. Aucune n'a été mise en cause par une décision de justice.
4. Une économie interne de la contrainte
Le tableau qu'il dresse de l'armée est celui d'un marché. « Il faut payer de l'argent pour être nommé, il faut payer de l'argent pour être promu. » Il cite des sommes réclamées aux gendarmes pour obtenir une affectation, de trois cent mille à un million de francs. Il raconte l'anecdote d'un officier supérieur sauvagement tabassé à son domicile, devant femme et enfants, par ceux avec qui il traficotait.
Il rappelle enfin ce que l'État débourse pour former un officier, entre cent soixante et cent soixante-cinq millions de francs par an, et laisse le lecteur faire le calcul de ce que coûte le dévoiement de cet investissement.
Sa conclusion mérite d'être retenue telle quelle. « On n'est pas très loin du point de rupture. »
5. Le secrétaire général et l'homme aux armes de guerre
À l'origine de ses ennuis, un rapport transmis au président de la République en 2023. Un individu se trouvait aux abords de la présidence, détenteur d'armes de guerre d'une qualité absente des dotations de l'armée camerounaise, se présentant comme chef de bataillon et porteur de vrais faux documents du ministère de l'Administration territoriale. Le capitaine Effoudou l'identifie comme un ancien sergent de la Légion étrangère française, passé par l'Irak et l'Afghanistan.
Selon lui, le secrétaire général de la présidence serait intervenu, et il choisit ses mots, « pour la mise en liberté sans condition et sans délai de cet individu ». L'homme aurait été libéré. Les armes auraient été conservées.
Sur les menaces qui ont suivi, sa formule est directe. « La personne qui représente jusqu'à présent un danger pour ma vie, c'est M. Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence de la République. »
6. Le mot qu'il refuse
Le journaliste lui propose le mot omerta. Le capitaine le refuse, et l'échange est plus intéressant que la réponse attendue. Il explique que le terme renvoie à la mafia sicilienne, qu'il n'est pas un mafieux, et qu'il préfère parler de briser le silence.
Un homme en exil, radié, menacé, qui prend encore la peine de défendre l'honneur de son corps contre une comparaison journalistique, dit quelque chose de l'attachement des officiers camerounais à l'idée qu'ils se font de l'armée. C'est peut-être l'information la plus discrète de tout l'entretien.
7. Le silence comme mode de gouvernement
Le capitaine Effoudou affirme que le chef de l'État a été informé, que « des notes allant dans ce sens lui ont été envoyées », et qu'il a été reçu en mai 2023 par le ministre directeur du cabinet civil, porteur des félicitations personnelles du président. Il lui aurait alors été demandé, ce sont ses mots, « de rester tranquille, de rester posé, de ne pas avoir peur ».
Le capitaine, lui, protège Paul Biya de bout en bout. Il n'attaque jamais le président, il attaque son entourage, et il termine sur l'après.
Nous ne partageons pas cette prudence, et nous l'assumons sous notre seule responsabilité. Un chef d'État informé qui demande le silence à celui qui l'a informé n'est pas un chef d'État trompé. Il arbitre. Et un arbitrage qui laisse le persécuté seul face à ses persécuteurs n'est pas une neutralité, c'est une décision.
8. Martinez Zogo, la promesse suspendue
Interrogé sur l'assassinat du journaliste, le capitaine répond qu'« il serait intellectuellement malhonnête de ne pas répondre à l'affirmative », et renvoie la révélation au prochain épisode.
Cette phrase intervient alors que le procès se poursuit devant le tribunal militaire de Yaoundé, renvoyé aux 3 et 4 août prochains. Elle mérite d'être signalée pour une autre raison. Le capitaine affirme avoir été convoqué à la gendarmerie par WhatsApp, sans procédure régulière, par le colonel Otoulou, et soutient que l'audition était orientée. Or c'est ce même colonel Otoulou qui a été entendu le 14 juillet dernier comme trente-quatrième témoin à charge dans l'affaire Zogo, pendant plus de cinq heures. Ce point de contact est daté, nommé et confrontable. C'est le plus vérifiable de tout le dossier.
9. Ce qui résiste à la démonstration
L'honnêteté commande de poser la question qui gêne notre propre lecture.
Si l'ambassadeur de France a bien rapporté à Paul Biya que son secrétaire général le disait fatigué et paresseux, et sollicitait un appui européen pour lui succéder, alors cet homme aurait dû tomber. Il n'est pas tombé. Il a été reçu longuement le 7 décembre 2025 et sa confiance a été renouvelée.
Deux lectures s'ouvrent. Soit le récit s'est amplifié quelque part dans sa chaîne de transmission informelle, et il faudra attendre d'autres éléments. Soit l'arbitrage présidentiel n'est pas moral mais transactionnel, et l'on conserve un collaborateur précisément parce qu'on le tient. Nous penchons pour la seconde, mais nous ne la donnons pas pour établie.
Ce que nous en retenons
Le capitaine Effoudou ne dénonce pas un scandale. Il décrit une méthode.
Ferdinand Ngoh Ngoh n'accumule pas des titres, il accumule des passages obligés. La délégation de signature du chef de l'État depuis février 2019. La présidence du conseil d'administration de la première entreprise du pays. Le filtre du renseignement extérieur. La supervision des enquêtes qui le concernent. Rien ne monte, rien ne descend, rien ne se décide sans franchir un point qu'il tient.
Et ce pouvoir immense porte en lui sa propre fragilité, car il est entièrement délégué. Il repose sur une signature qu'une autre signature peut retirer. L'homme le plus puissant du Cameroun est aussi le plus révocable, sans base électorale, sans assise mobilisable, sans troupes. C'est peut-être cela, au fond, qu'éclaire le déjeuner du restaurant Famous. On ne va pas chercher une garantie à l'étranger quand on détient un pouvoir propre. On y va quand on détient un pouvoir emprunté.
Reste que celui qui parle aujourd'hui contre lui parle pour un autre. C'est la limite de cet entretien, et ce n'est pas la moindre.
Voilà ce qui distingue le Cameroun décrit dans cet entretien d'une République en difficulté. Ce n'est pas la corruption, tous les États en connaissent. C'est que la contrainte publique y est devenue louable, au sens propre. L'arrestation sert d'outil de négociation, l'enquête devient un marché, le grade se vend, et l'accès au chef de l'État se contrôle. Un pays où ces quatre choses sont vraies en même temps n'est plus gouverné par des institutions. Il est administré par des hommes qui se croient irremplaçables, dans une structure de loyautés et de silences qui doit davantage à Palerme qu'à Yaoundé.
Le prochain volet doit livrer le nom du commanditaire de l'assassinat de Martinez Zogo. Il sera temps, alors, de mesurer ce que vaut cette parole.
John Lawson