De Kondengui au SED, de la France à Genève : géographie des destins croisés des grands déchus du régime Biya

PRISON BREACK KONDENGUI Image illustrative

Sun, 26 Jul 2026 Source: www.camerounweb.com

Certains croupissent à Kondengui. L'un est muré au SED, borgne et sans soins. Un autre vit en exil en France après avoir été grièvement brûlé en prison. Tous ont côtoyé les mêmes palais, signé les mêmes décrets, fréquenté les mêmes cercles. Jeune Afrique reconstitue la carte humaine et géographique d'une génération sacrifiée par le système qu'elle a servi.

Il existe au Cameroun une géographie particulière du pouvoir déchu. Elle a ses lieux, ses adresses, ses distances. D'un côté, le palais d'Étoudi à Yaoundé — et désormais une clinique genevoise — où règne Paul Biya, 93 ans, seul survivant debout d'un système qu'il a lui-même façonné. De l'autre, une cartographie de la disgrâce que Jeune Afrique a documentée portrait après portrait dans sa série « Les déchus de la République » : Kondengui, le SED, l'exil parisien, et les cimetières de carrières qui jonchent le chemin d'un règne de quarante-quatre ans.

Kondengui : le terminus des puissants

La prison centrale de Kondengui à Yaoundé est le point de convergence de destins que tout semblait séparer. Jean-Marie Atangana Mebara, l'économiste brillant qui gérait les dossiers les plus sensibles du palais d'Étoudi, y croupit depuis dix-huit ans dans une cellule de 12 m², selon les révélations de Jeune Afrique. Edgar Alain Mebe Ngo'o, l'ancien patron de la police qui avait coordonné l'arrestation de dizaines de hauts responsables, y a rejoint en 2023 certains de ses anciens prisonniers — dont il continue, selon Jeune Afrique, de s'éviter malgré la proximité physique imposée par leur détention commune.

Cette cohabitation forcée entre le bourreau d'hier et ses victimes d'antan dit tout de la logique d'un système qui ne distingue pas, in fine, entre ceux qui ont servi et ceux qui ont été frappés : tous finissent au même endroit, dans les mêmes couloirs, sous la même autorité pénitentiaire — celle du ministère délégué à la Défense que Mebe Ngo'o lui-même avait dirigé.

À quelques kilomètres de Kondengui, dans un espace autrement plus opaque, se trouve la prison annexe du Secrétariat d'État à la Défense. C'est là que Marafa Hamidou Yaya, ancien secrétaire général de la présidence et ancien ministre de l'Administration territoriale, est « emmuré » depuis quatorze ans — pour reprendre le terme choisi par Jeune Afrique. Interdit de journaux, isolé, ayant perdu l'usage d'un œil rongé par le glaucome sans que Paul Biya n'autorise les soins nécessaires, il continue d'y écrire des lettres à son ancien mentor et à entretenir, depuis sa cellule, une influence politique dans le Septentrion camerounais.

La comparaison que Jeune Afrique établit entre son sort et celui d'Yves Michel Fotso — condamné dans la même affaire mais autorisé à s'établir en France pour raisons médicales — illustre la dimension punitive personnelle de sa détention. Fotso se soigne à Paris. Marafa perd ses yeux à Yaoundé. La différence n'est pas juridique. Elle est politique.

Pour Ephraïm Inoni, seul Premier ministre camerounais à avoir connu la prison, la France est devenue une destination d'exil après l'épreuve. Condamné à vingt ans de réclusion, grièvement brûlé lors d'un incendie à Kondengui en 2019, évacué pour raisons médicales, il s'y est installé — rejoignant ainsi une diaspora politique camerounaise qui s'est grossie, au fil des années, de tous ceux que le système a expulsés après les avoir broyés.

Cette présence d'anciens grands serviteurs de l'État camerounais sur le sol français crée une situation diplomatiquement délicate : des hommes qui ont accès à des secrets d'État sensibles, qui conservent des réseaux internationaux significatifs, et qui vivent à Paris ou en région parisienne dans un exil qui ressemble parfois à une liberté surveillée. Jeune Afrique n'explicite pas les arrangements qui ont rendu ces exils possibles — mais leur existence même soulève des questions sur les contreparties éventuelles.

Genève : le palais de l'absent

À l'autre bout de la carte, Genève. C'est là que Paul Biya séjourne depuis le 7 juin 2026, dans une clinique dont les soins remplacent depuis des années les apparitions publiques comme mode d'exercice du pouvoir. Pendant que ses anciens fidèles occupent leurs cellules à Kondengui et au SED, le président signe des décrets depuis la Suisse — nominations à la SNH, accords de financement avec l'IDA et la Deutsche Bank, habilitations ministérielles. La mécanique tourne à distance. L'État fonctionne par procuration. Et la question de savoir si cette gouvernance à 5 000 kilomètres constitue un exercice plein et entier du pouvoir reste, comme le souligne Jeune Afrique en filigrane de toute sa série, la question politique la plus importante que le Cameroun contemporain n'ose pas encore trancher.

Ce que la géographie des destins croisés des déchus du régime Biya révèle, c'est moins la corruption individuelle de ces hommes que la nature du système qui les a produits. Des ascensions fulgurantes, une proximité absolue avec le chef de l'État, une accumulation de pouvoir propre — puis la chute, la prison, l'exil ou le silence. Toujours le même schéma, toujours le même centre de gravité.

Comme le conclut Jeune Afrique avec une formule d'une économie saisissante : « Paul Biya, lui, demeure. » Les déchus hantent le palais d'Étoudi comme des fantômes. Le palais, lui, reste debout. Et son occupant, même absent, continue de décider qui monte et qui tombe.

Source: www.camerounweb.com