Fin du régime Biya : Voici les deux personnalités qui inspirent la peur

Martin Mbarga Nguele Dgsn.png 'Le Cameroun ne manque pas d'hommes aimables. Il manque d'institutions rassurantes'

Mon, 27 Jul 2026 Source: www.camerounweb.com

Au-delà de leurs qualités personnelles, les institutions que dirigent Martin Mbarga Nguélé et Paul Atanga Nji sont associées à la peur, à l'arbitraire, à la corruption et à des dysfonctionnements persistants. Cette situation oppose ainsi le « Cameroun des privilégiés », qui bénéficie d'un État accueillant, au « Cameroun de la peur », où la police, l'administration et le pouvoir sont perçus comme des sources d'insécurité et d'intimidation. Les responsables publics doivent être jugés sur le fonctionnement des institutions qu'ils dirigent plutôt que sur leur personnalité, rappelant que les citoyens attendent avant tout un État qui rende des comptes et garantisse leurs droits.

LE CAMEROUN DE PRIVILEGE N'A PAS LE DROIT D'EFFACER LE CAMEROUN DE LA PEUR

L'indignation qui traverse une partie de l'opinion publique ne vient pas de nulle part. Elle naît d'un texte, celui de Steve Fah, influenceur camerounais, qui raconte une rencontre chaleureuse avec Martin Mbarga Nguélé, Délégué général à la Sûreté nationale, puis une autre avec Paul Atanga Nji, ministre de l'Administration territoriale. Deux figures centrales de l'appareil sécuritaire et administratif du pays.

Dans son récit, tout est douceur. La lucidité d'un homme de quatre-vingt-quatorze ans, la courtoisie d'un ministre, la sagesse d'un père de la Police, la bonté discrète d'un responsable politique qui aide les démunis loin des caméras.

Ce Cameroun existe. Il n'est simplement pas celui que vivent les citoyens. Il est celui des salons d'attente réservés, des files prioritaires, des conversations protégées, des espaces où l'État se montre sous son visage le plus aimable. C'est le Cameroun des privilégiés, et c'est précisément ce décalage qui choque.

Il faut d'ailleurs poser tout de suite l'objection la plus simple. Si Martin Mbarga Nguélé était l'homme d'éthique et de discipline que l'on décrit, la police camerounaise serait une institution respectée. Si Paul Atanga Nji était l'homme profondément humain que l'on nous présente, l'administration territoriale serait un lieu de recours et non d'appréhension. Le Cameroun serait alors l'un des pays les mieux administrés du continent. Ce n'est pas le cas, et personne ne le prétend sérieusement.

Il faut donc en tirer la conséquence. Soit le portrait est faux, soit il est vrai et il ne dit rien de ce qui nous occupe. Une institution ne se mesure pas au charme de celui qui la dirige. Elle se mesure à ce qu'éprouvent ceux qui n'ont pas le choix de la rencontrer.

1. Un père de la Police dans un pays où la police n'arrive jamais

On reproche souvent à la police camerounaise sa brutalité. Le reproche est réel, mais il manque l'essentiel. Ce qui définit cette institution aux yeux des Camerounais, c'est une inversion complète de sa fonction.

Elle n'est pas un recours. Elle est un risque. On ne l'appelle pas, on l'évite. On la contourne sur la route, on retient sa respiration quand on l'aperçoit, on prépare de la monnaie avant de sortir. Elle est là où il y a quelque chose à prendre, aux carrefours, aux barrages, aux guichets. Elle n'est pas là où il y a quelque chose à protéger.

Demandez à un habitant de Douala ou de Yaoundé ce qui se passe lorsqu'il compose un numéro d'urgence. Il vous répondra qu'il n'appelle pas. Qu'il n'y a personne au bout, ou qu'il faut aller chercher les agents soi-même, parfois payer le carburant du véhicule. Il vous dira qu'on s'arrange entre voisins, qu'on cotise pour un gardien de quartier, que l'on règle soi-même ce qui peut l'être et que l'on renonce au reste.

Voilà le fait central, et il ne demande aucune investigation. Une institution payée pour protéger produit de l'insécurité par sa présence et de l'insécurité par son absence. Elle inquiète quand elle arrive et elle abandonne quand on l'attend.

Le chef de cette institution le sait. Le Délégué général a dû interdire, à plusieurs reprises et par note de service, que ses propres agents confisquent abusivement les cartes nationales d'identité des citoyens, et rappeler à l'ordre les hommes des barrages routiers. On n'interdit pas ce qui n'a pas lieu. On ne réinterdit pas ce qui a cessé. Ces textes ne mesurent pas la rigueur d'un chef, ils mesurent la distance entre ce qu'il ordonne et ce que fait la police qu'il dirige.

Il y a une seconde manière d'être absent, et elle achève le portrait.

Le Délégué général à la Sûreté nationale ne dirige pas seulement la police. Il dirige aussi l'administration qui délivre les passeports camerounais.

Des Camerounais installés en Europe déposent depuis des années des demandes de renouvellement qui n'aboutissent jamais. Certains sont des figures connues, interpellées puis libérées sans condamnation avant de prendre le chemin de l'exil. D'autres n'ont jamais été que des citoyens qui écrivaient. Le dossier part, il est enregistré, il ne revient pas. Aucun refus n'est notifié, car un refus se conteste devant un juge. C'est le silence qui fait le travail.

Dans l'un de ces dossiers, il a été rapporté qu'un ambassadeur du Cameroun avait expliqué à l'avocat du demandeur que le document n'avait pas été fabriqué sur décision de sa hiérarchie, et que le motif tenait à des problèmes politiques. Le même service annonce par ailleurs délivrer un passeport ordinaire en quarante-huit heures.

Ces hommes et ces femmes ne sont pas apatrides au sens du droit. Ils demeurent camerounais, et c'est précisément le problème. Ils sont camerounais sans pouvoir le prouver, sans pouvoir rentrer, sans pouvoir circuler. Ils ont tous en commun d'avoir dit publiquement ce qu'ils pensaient du régime.

Et c'est cet appareil que l'on nous demande d'aimer à travers son chef. On nous dit qu'il est un père.

Un père se définit par une chose et une seule, qui est d'être là quand on l'appelle. On peut être un père sévère, un père maladroit, un père pauvre. On ne peut pas être un père absent et attendre le titre. Ce mot, appliqué à cette institution, n'est pas une marque d'affection. C'est une usurpation de vocabulaire.

Le même homme dirige la police qui ne vient pas quand on l'appelle, et l'administration qui ne répond pas quand un citoyen lui demande la preuve qu'il existe.

2. Paul Atanga Nji, ou la parole publique d'un ministre

Steve Fah décrit un homme avenant, accessible, profondément humain. Il affirme que rien ne remplace une conversation sincère pour découvrir la véritable personnalité de quelqu'un.

Les Camerounais, eux, n'ont pas eu de conversation avec Paul Atanga Nji. Ils l'ont entendu s'adresser à eux.

Ils l'ont entendu, à la veille de la proclamation des résultats de l'élection présidentielle, expliquer que la liberté d'expression était un espace concédé par le chef de l'État, qu'une ligne rouge existait, et qu'il fallait se rappeler que le Cameroun est le seul pays où la terre glisse en saison sèche. Il a ajouté qu'il se faisait sans doute bien comprendre. À bon entendeur.

La construction mérite qu'on s'y arrête, car elle revient à chaque fois. On accorde d'abord, la tolérance étant présentée comme une faveur et non comme un droit. On délimite ensuite. On avertit enfin, sans jamais nommer la menace. C'est précisément ce qui la rend efficace. Une menace explicite se poursuit devant un tribunal. Une métaphore climatique ne se poursuit pas, et tout le monde la comprend.

Ils l'ont entendu, le 25 octobre 2025, annoncer devant les médias des explosifs saisis à Garoua, un homme interpellé à Yaoundé avec une arme automatique et des munitions, un vaste projet insurrectionnel appuyé sur des indices concordants, des enquêtes ouvertes et des personnes activement recherchées. Neuf mois plus tard, rien de tout cela n'a été présenté. Pas un nom, pas une pièce, pas un résultat d'enquête, pas un procès public. Les interpellés, eux, sont bien réels.

Ils l'ont entendu, dans la même déclaration, décrire les manifestants comme un groupuscule d'individus drogués, les responsables politiques comme des hommes véreux, égoïstes et irresponsables, animés d'un dessein funeste, et renvoyer les journalistes au rôle des radios de la haine dans le génocide d'un pays d'Afrique de l'Est.

Ils l'ont entendu, enfin, après la mort d'Anicet Ekane en détention, expliquer que la maladie n'autorise personne à violer les lois de la République, et affirmer que le défunt n'était ni un héros ni un martyr.

Ces phrases n'ont pas été prononcées dans le confort d'un avion, entre deux confidences. Elles ont été adressées à un peuple, devant des caméras, par un ministre en exercice. Il n'est pas nécessaire de connaître l'homme pour les comprendre. Il suffit de l'écouter.

3. Le Cameroun des citoyens, où l'État inspire la peur

La différence entre les deux récits n'est pas une différence d'opinion. C'est une différence de position.

Certains rencontrent l'État dans un fauteuil de classe affaires, où il se montre sous son visage le plus courtois. La majorité le rencontre à un contrôle routier qui peut basculer, dans une procédure administrative qui s'éternise, face à une intervention policière qui peut déraper. C'est-à-dire dans des situations où le rapport de force est entier et où l'amabilité ne se négocie pas.

Cette réalité est mesurée depuis longtemps. En 1998, trois ans après la création de son indice, Transparency International classait le Cameroun dernier sur quatre-vingt-cinq pays. Dans l'édition publiée en février 2026, le pays obtient vingt-six points sur cent et se classe cent quarante-deuxième sur cent quatre-vingt-deux, en recul de deux places, sous la moyenne de l'Afrique subsaharienne. Vingt-huit ans, aucune amélioration. Ce n'est pas une contre-performance, c'est une constante.

Une méthode se dessine derrière ces chiffres, et elle est toujours la même. La déclaration remplace l'acte. Le ministère annonce le piratage de son propre site en pleine période électorale, promet la fermeté, et n'ouvre aucune enquête dont le résultat aurait été rendu public. Le ministre annonce des armes saisies et ne les présente jamais. Le chef de la police interdit une pratique qui continue.

L'annonce produit tout son effet le jour où elle est faite. La suite n'existe pas, parce qu'elle n'était pas prévue.

4. La diaspora, un peuple qui aime son pays mais craint son État

Nous n'avons pas besoin d'imaginer ce que l'État pense de nous. Il nous l'a dit.

Le 25 octobre 2025, devant les médias, le ministre de l'Administration territoriale a demandé aux compatriotes de la diaspora qui cherchent à déstabiliser le pays par des publications séditieuses de se ressaisir, ajoutant qu'il était encore temps de prendre le bon chemin avant qu'il ne soit trop tard.

Aucun nom, aucune publication citée, aucune procédure. Une catégorie entière, définie par sa position géographique et par sa parole, placée sous avertissement public par un ministre en exercice.

Voilà pourquoi nous sommes des milliers à différer indéfiniment le retour. Pas par indifférence, pas par manque de moyens. Parce que nous savons ce qui a été dit, et que l'aéroport est le premier endroit où cela peut s'appliquer. On y renonce à un mariage. Parfois à un enterrement. On publie sous pseudonyme.

Ce n'est pas une psychose entretenue par des aigris de l'extérieur. C'est la lecture littérale d'un communiqué officiel.

5. Le danger des récits qui adoucissent le pouvoir et durcissent la réalité

Le texte de Steve Fah n'est pas scandaleux. Il est révélateur.

Révélateur d'un pays où certains rencontrent le pouvoir dans des espaces feutrés tandis que d'autres le subissent dans des espaces brutaux. Révélateur d'un État qui peut être aimable pour quelques-uns et intimidant pour beaucoup.

Le procédé, lui, est identifiable. Le texte sépare l'homme de la fonction, puis demande qu'on juge le premier sans parler de la seconde. On peut être en désaccord avec les décisions, mais il faudrait éviter les jugements sur les personnes. Cette distinction est raisonnable entre voisins. Elle ne l'est pas pour un chef de police ni pour un ministre de l'Administration territoriale. Dissocier l'homme de la fonction revient à retirer à la fonction son seul contrepoids, qui est l'obligation de rendre compte.

Le procédé produit un second effet, plus discret. La charge morale change de camp. Ce ne sont plus les détenteurs du pouvoir coercitif qui doivent se justifier, ce sont ceux qui les critiquent. Les réseaux sociaux fabriqueraient des images fausses, l'opinion porterait des jugements hâtifs. En quelques lignes, le responsable devient la victime d'une caricature et le citoyen devient l'accusé.

Humaniser Martin Mbarga Nguélé ou Paul Atanga Nji n'est pas un problème. Le problème est de le faire sans dire un mot de leur fonction, de leur bilan et de ce qu'en éprouvent les administrés.

L'amabilité privée ne peut pas servir de caution publique. La chaleur d'une conversation ne peut pas blanchir des décennies de pratiques institutionnelles. Et l'émotion d'un moment ne peut pas effacer la peur d'un peuple.

Le Cameroun vu d'en haut n'a pas le droit d'effacer le Cameroun vécu d'en bas

Personne ne conteste que les hommes soient plus complexes que leur réputation. Martin Mbarga Nguélé est probablement l'homme cultivé et courtois que décrit Steve Fah. Paul Atanga Nji est peut-être très différent en privé de l'image que renvoie sa fonction. Rien de tout cela n'est incompatible avec ce que font les institutions qu'ils dirigent.

C'est précisément le problème. Le récit est sincère, et sa sincérité fait sa force. Il ne défend aucun bilan, il déplace le terrain. On ne discute plus de ce que fait l'État, on discute de la gentillesse de ceux qui l'incarnent. Et une fois ce déplacement accepté, toute critique devient une faute de savoir-vivre.

Il reste un dernier mot à examiner, et c'est le plus important de tout le texte.

Dans sa déclaration du 25 octobre 2025, le ministre désigne Paul Biya comme le président de la République, père de la nation, chef de l'État. Il demande ensuite aux parents de veiller sur leurs enfants et de ne pas les laisser être instrumentalisés. Il exhorte, il rappelle à l'ordre, il prévient qu'il est encore temps de prendre le bon chemin.

Le père de la nation. Le père de la Police. Un père au service du Cameroun.

Steve Fah n'a rien découvert dans cet avion. Il a repris, en croyant décrire un homme, le vocabulaire officiel que l'État camerounais emploie sur lui-même depuis quarante ans. Ce lexique n'est pas affectueux, il est fonctionnel. Un père ne rend pas de comptes à ses enfants. Il les protège, il les corrige, il décide pour eux, et il attend d'eux la gratitude. Toute la doctrine du régime tient dans ce déplacement, où la relation politique, qui suppose des droits et une reddition de comptes, est remplacée par une relation familiale, qui n'en suppose aucune.

Nous ne sommes les enfants de personne. Nous sommes des citoyens, et un citoyen ne demande pas de l'affection à l'État. Il lui demande des comptes.

Le Cameroun ne manque pas d'hommes aimables. Il manque d'institutions rassurantes.

John Lawson

Source: www.camerounweb.com