Depuis son exil gambien, Issa Tchiroma Bakary a choisi le registre de l'injonction aux militaires. Sa porte-parole Alice Nkom a opté pour la métaphore de l'employé absent. Jeune Afrique documente deux stratégies d'opposition qui révèlent l'impasse dans laquelle se trouve la résistance camerounaise face à cinquante jours de silence présidentiel.
Ils parlent de la même absence. Ils en parlent de manière radicalement différente. D'un côté, Issa Tchiroma Bakary, autoproclamé « président élu » depuis son exil gambien, qui s'adresse directement aux forces armées camerounaises et leur intime de « prendre leurs responsabilités ». De l'autre, Alice Nkom, avocate de 81 ans et porte-parole officielle de Tchiroma, qui choisit la métaphore du salarié absent pour poser une question politique fondamentale avec une élégance désarmante. Jeune Afrique, dans son enquête exclusive sur les réactions de l'opposition à l'absence record de Paul Biya, documente les deux visages d'une résistance camerounaise qui cherche encore sa voie.
Tchiroma aux militaires : l'injonction risquée
Dans une vidéo diffusée fin juillet et rapportée par Jeune Afrique, Issa Tchiroma Bakary a choisi le registre le plus radical qui soit pour un opposant en exil. S'adressant directement aux forces armées camerounaises, il a déclaré : « L'armée républicaine et loyale reste la dernière rampe pour assurer le respect de cette volonté des peuples camerounais pour un changement définitif du régime à travers les urnes. » Avant de conclure par une injonction directe : « Prenez vos responsabilités. »
Ces mots, prononcés depuis Banjul, où Tchiroma Bakary s'est exilé après avoir refusé le résultat de la présidentielle d'octobre 2025 — qu'il conteste en affirmant avoir obtenu des scores inattendus, selon les révélations antérieures de Jeune Afrique — constituent un appel du pied aux militaires qui mérite d'être lu avec attention. En invoquant « l'armée républicaine et loyale », il cherche à distinguer entre une institution militaire au service de la Constitution et un appareil sécuritaire au service d'un homme. Entre ces deux entités, il invite les soldats et officiers à choisir.
C'est une rhétorique classique de l'opposition en exil. C'est aussi une rhétorique dont l'histoire africaine a montré les risques : appeler l'armée à « prendre ses responsabilités » peut ouvrir des portes que l'opposition elle-même ne contrôle pas. Tchiroma Bakary, qui revendique un changement « à travers les urnes », joue avec des mots dont les implications débordent largement le cadre électoral qu'il affiche.
Alice Nkom : la force de la métaphore
Sa porte-parole a choisi une tout autre approche. Alice Nkom — avocate de 81 ans, coprésidente du Redhac, elle-même sous le coup d'une procédure judiciaire pour avoir brisé les scellés posés par le ministre Atanga Nji sur les bureaux de son organisation — a répondu à l'absence de Biya avec une image d'une clarté redoutable, rapportée par Jeune Afrique.
« Imaginez un salarié qui quitte son poste pendant des mois, sans explication, sans autorisation claire et sans rendre de comptes. Combien de temps son employeur accepterait-il cela ? La question mérite d'être posée lorsqu'il s'agit des plus hautes responsabilités de l'État », a-t-elle écrit, qualifiant la situation de « particularité camerounaise ».
Cette formule est politiquement efficace précisément parce qu'elle est universellement compréhensible. Elle ne nécessite ni connaissance du droit constitutionnel ni familiarité avec les arcanes de la politique camerounaise. Elle pose une question d'équité élémentaire — celle que tout Camerounais ordinaire, soumis à des obligations professionnelles strictes sous peine de sanctions, peut immédiatement ressentir comme juste.
En comparant le président à un salarié ordinaire, Alice Nkom accomplit quelque chose que peu d'opposants réussissent : elle désacralise le pouvoir sans le nier, elle pose une exigence de redevabilité sans passer par des arguments juridiques inaccessibles, et elle interpelle directement l'opinion publique là où elle vit — dans le monde du travail et de ses obligations quotidiennes.
Mais au-delà de leurs différences de registre, les approches de Tchiroma et de Nkom partagent une même limite structurelle que Jeune Afrique identifie avec précision : elles ne parviennent pas à créer un mouvement politique collectif capable de peser réellement sur la situation.
Tchiroma Bakary parle depuis Banjul à des militaires qui ne lui répondent pas. Alice Nkom rédige des textes percutants mais dans un contexte où elle-même fait face à onze audiences judiciaires — son procès pour bris de scellés, qui reprend le 7 septembre 2026. La porte-parole de l'opposition en exil est elle-même prise dans les filets d'une procédure judiciaire que ses soutiens décrivent comme une tentative de neutralisation politique — et qui, qu'elle le soit ou non, occupe une partie significative de son énergie et de celle de ses défenseurs.
Pendant ce temps, l'opposition intérieure — Kamto silencieux, Cabral Libii aux abonnés absents, SDF isolé dans ses déclarations — n'a pas su ou voulu créer la convergence qui aurait donné à cette séquence historique une dimension politique à la hauteur de ses enjeux institutionnels.
Ce que cette séquence révèle sur l'opposition camerounaise
Ce que Jeune Afrique documente in fine à travers ces portraits croisés des réactions de l'opposition, c'est une vérité que les acteurs eux-mêmes semblent avoir intégrée : l'opposition camerounaise n'est pas structurée pour saisir les opportunités conjoncturelles. Elle est organisée, au mieux, pour survivre aux périodes ordinaires — et pour se positionner en vue des prochaines échéances électorales de 2027, selon nos confrères.
Face à une séquence extraordinaire — cinquante jours d'absence record, un vide constitutionnel, une guerre de succession ouverte au sein du pouvoir — elle a répondu de manière ordinaire : division, silence, calculs électoraux à moyen terme. Tchiroma appelle l'armée depuis Banjul. Alice Nkom interpelle les citoyens depuis Douala. Kamto se tait à Yaoundé. Et Paul Biya, depuis Genève, continue de signer des décrets.
Le rapport de force n'a pas changé. La fenêtre se referme. Et l'histoire, une fois de plus, aura montré que le Cameroun change rarement quand on l'y invite — seulement quand il n'a plus le choix.