Après le départ d'EY et PwC, le marché camerounais de l'audit se réinvente autour d'un nouveau quatuor dominé par Deloitte et Mazars

Louis Paul Motaze Minfi Signature Image illustrative

Wed, 29 Jul 2026 Source: www.camerounweb.com

La recomposition du paysage du conseil et de l'audit au Cameroun, consécutive au retrait d'EY et de PwC des marchés francophones annoncé en 2025, a redessiné les équilibres d'un secteur pesant 46,3 milliards de FCFA. Jeune Afrique révèle les gagnants, les perdants et les dynamiques d'un marché en pleine mutation.

Quand deux des quatre géants mondiaux de l'audit quittent simultanément un marché, le paysage ne revient jamais à son état antérieur. La sortie d'EY et de PwC des marchés francophones africains, annoncée en 2025, a produit au Cameroun une recomposition sectorielle d'une ampleur inédite, que Jeune Afrique documente en exclusivité à partir des données de la Direction générale des impôts. Un nouveau quatuor s'est imposé — avec ses gagnants inattendus, ses contre-performances surprenantes et ses leçons sur la nature du marché local du conseil.

En tête de ce nouveau paysage, Deloitte s'impose avec 31,4 % de parts de marché consolidées entre 2022 et 2025, pour un chiffre d'affaires de 14,5 milliards de FCFA sur un total sectoriel de 46,3 milliards — soit 70,6 millions d'euros. Selon les révélations de Jeune Afrique, ce leadership repose sur un facteur que les analystes du secteur désignent unanimement : la stabilité du management. Nemesius Mouendi Mouendi, détenteur de 66,7 % du capital de l'entité locale, en assure la direction depuis pratiquement deux décennies — une continuité rare dans un secteur où les départs et les scissions sont fréquents.

Cette stabilité s'appuie sur un actionnaire minoritaire de poids : Deloitte Afrique, qui détient 33 % du capital et apporte le soutien du réseau continental. Mais l'élan décisif est venu en 2024, où l'entité s'est arrogé 35 % de parts de marché — un bond de dix points par rapport à 2023 — profitant pleinement du vide laissé par les départs d'EY et de PwC pour consolider une position de leader qu'elle occupait déjà mais sans cette marge aussi confortable.

Mazars : le grand bénéficiaire de la recomposition

La vraie révélation de cette recomposition, selon Jeune Afrique, est la montée en puissance de Mazars Cameroun, qui s'est taillé la troisième place avec 27,8 % de parts de marché consolidées. Un analyste du secteur cité par nos confrères résume la trajectoire avec une formule éclairante : « On serait tenté de dire que Mazars a constitué une véritable alternative à certains Big Four. » Le départ d'EY a en effet laissé un espace que Mazars a su occuper avec une rapidité et une efficacité que peu d'observateurs anticipaient.

Le cabinet présente une configuration actionnariale originale que Jeune Afrique révèle : Jules Alain Njall Bikok détient 45,2 % du capital, tandis que le Gabonais Fidèle Bienvenu Mmandoa, patron de Forvis Mazars Gabon, en pèse 43,3 %. Cette présence gabonaise au capital de l'entité camerounaise n'est pas anodine — elle crée une synergie sous-régionale dont les effets sont déjà mesurables. Le 17 juillet 2026, Forvis Mazars Gabon a été retenu pour conduire le processus de recrutement des cadres du Fonds de garantie des dépôts en Afrique centrale, une entité de la BEAC. Un succès dont la filiale camerounaise devrait bénéficier, la proximité entre les deux entités permettant des effets de halo positifs entre les marchés.

À l'inverse, la trajectoire du cabinet Vinka illustre les risques de la transition post-Big Four pour les structures locales qui leur étaient affiliées. Opérant sous licence PwC jusqu'en mars 2025 puis de manière indépendante, Vinka affiche des chiffres qui racontent une histoire de décomposition progressive. De 41 % de parts de marché en 2022, le cabinet est tombé à un creux de 16 % lors de l'exercice écoulé — malgré une moyenne de 31 % sur l'ensemble de la période qui masque l'ampleur de la chute récente. Son chiffre d'affaires a chuté de 4,4 milliards à 1,7 milliard de FCFA.

Jeune Afrique identifie la cause principale de cette déroute : « la dislocation opérée entre les anciens associés du temps de PwC ». Lawrence Abunaw, l'un des anciens associés, a préféré créer sa propre structure — Pearl Consultants Cameroon — plutôt que de rester sous la bannière Vinka. Une scission qui a privé le cabinet d'une partie de ses ressources humaines clés et d'une portion de sa clientèle au moment précis où il avait le plus besoin de cohésion pour traverser la période de transition.

Moore Stephens et le déclassement de KPMG

L'autre grande leçon de cette recomposition, révélée par Jeune Afrique, est l'entrée de Moore Stephens dans le Big Four local — au détriment de KPMG, déclassé par la Direction générale des impôts. Moore Stephens, présent au Cameroun depuis 2017 et piloté par Robert Nken — ancien de PwC et de KPMG —, s'est arrogé 9,7 % de parts de marché pour un chiffre d'affaires consolidé de 4,4 milliards de FCFA. Sa stratégie de positionnement sur des contrats avec des acteurs publics — Camtel, Camwater, Sodecoton — lui a permis de se différencier sur un segment que KPMG évite précisément pour des raisons de gestion des risques.

Car KPMG Cameroun souffre d'un double handicap structurel documenté par Jeune Afrique : une division en deux entités distinctes — audit d'un côté, fiscalité et droit de l'autre — qui bloque la consolidation de ses résultats, et une politique de gestion des risques qui l'empêche de s'engager auprès des entreprises publiques, le confinant à « ses clients traditionnels », essentiellement des filiales de multinationales. Dans un marché où les entreprises publiques représentent un gisement significatif de mandats d'audit et de conseil, cette auto-exclusion se paie comptablement.

Le marché camerounais de l'audit a muté. Le nouveau quatuor — Deloitte, Mazars, Vinka et Moore Stephens — reflète une réalité où les affiliations aux grands réseaux mondiaux ne garantissent plus automatiquement les premières places. La gestion locale, la stabilité du management et la capacité à saisir les opportunités laissées par les partants comptent désormais autant que l'enseigne internationale.

Source: www.camerounweb.com