Décrets signés depuis Genève, état de santé occulté : la gouvernance fantôme de Paul Biya en question

Operation Genous Image illustrative

Wed, 29 Jul 2026 Source: www.camerounweb.com

Alors que le président camerounais réside depuis plus de cinquante jours en Suisse dans un état de santé que le régime refuse de clarifier, des décrets continuent d'être produits sous sa signature. Une pratique qui, loin de prouver la continuité de l'État, révèle selon des observateurs une manipulation institutionnelle inédite. Analyse d'une crise de légitimité qui s'approfondit chaque jour.

La question n'est plus de savoir si Paul Biya est absent. Elle est de savoir ce que signifie gouverner en son nom quand personne ne peut attester de sa capacité réelle à le faire. Depuis le 7 juin 2026, le président camerounais de 93 ans réside en Suisse dans des conditions que son propre gouvernement refuse de décrire avec précision. Et pendant ce temps, des décrets continuent de sortir, signés de sa main — ou présentés comme tels. Une situation qui, loin de rassurer, soulève des questions juridiques, éthiques et politiques d'une gravité croissante.

Un séjour privé, par définition, implique que le président se retire temporairement de ses fonctions opérationnelles pour des raisons personnelles — repos, famille ou traitement médical. Durant cette période, il ne représente pas officiellement la nation, ne conduit aucune visite officielle et, dans l'esprit du droit constitutionnel, ne devrait pas prendre de décisions engageant l'État au même titre qu'un chef d'État en exercice sur son territoire.

Or, ce que le régime camerounais présente depuis cinquante jours comme une configuration normale — un président qui signe des décrets depuis l'étranger en séjour privé — repose sur une tension juridique que ni le ministre Famé Ndongo, dans sa note philosophique du 21 juillet, ni le directeur du cabinet civil Samuel Mvondo Ayolo, dans ses déclarations recueillies par Jeune Afrique, n'ont véritablement résolue. La continuité de l'État exige certes que le président reste joignable et en mesure d'agir en cas d'urgence. Elle n'autorise pas la production en série de décrets présidentiels dans le cadre d'un séjour présenté comme privé, sans aucune transparence sur les conditions réelles dans lesquelles ces actes sont produits.

C'est précisément là que réside ce que des observateurs qualifient de manipulation institutionnelle. Produire des décrets — nominations à la SNH le 22 juillet, habilitations financières avec la Deutsche Bank Espagne et l'IDA — dans le contexte d'une absence dont la nature réelle est délibérément occultée vise à créer une double illusion : celle d'un État fonctionnel, d'abord, et celle d'un leader toujours aux commandes, ensuite.

La première illusion est en partie vraie : l'administration camerounaise fonctionne, les ministres signent des actes dans leurs domaines de compétence, Ferdinand Ngoh Ngoh gère les affaires courantes depuis Yaoundé selon les révélations de Jeune Afrique. Mais le fonctionnement administratif ordinaire n'est pas équivalent à l'exercice plein de la souveraineté présidentielle — et cette confusion délibérée entre les deux est au cœur du problème.

La seconde illusion est celle qui fragilise le plus la crédibilité du régime. Pour qu'un décret présidentiel soit légitime, il ne suffit pas qu'il porte une signature. Il faut que cette signature soit le produit d'une décision libre, éclairée et consciente du chef de l'État — lequel doit avoir été informé du contenu de l'acte, en avoir délibéré et avoir choisi de le signer. Or, dans le contexte d'une hospitalisation dont l'existence même est contestée entre la présidence — qui la nie — et Jeune Afrique — qui la révèle —, personne ne peut aujourd'hui garantir que ces conditions sont réunies.

L'opacité sanitaire comme cœur du problème

Le nœud de cette affaire n'est pas constitutionnel. Il est médical et moral. Si Paul Biya est en pleine capacité de gouverner depuis Genève — comme l'affirme le régime —, la solution est simple : le montrer. Une image, une déclaration personnelle, une apparition publique vérifiable. La présidence n'en a produit aucune depuis le 7 juin.

À la place, Samuel Mvondo Ayolo a livré à Jeune Afrique des assurances verbales non vérifiables — un déjeuner à Évian, des audiences accordées à des collaborateurs, des dossiers examinés — et des avertissements à peine voilés à l'adresse de ceux qui « attendent » le départ du président. Grégoire Owona a parlé d'un « congé de 80 jours ». Famé Ndongo a cité Sartre et Voltaire. Et René Sadi s'en est tenu au cadrage initial d'un « court séjour privé » que cinquante jours d'absence ont rendu intenable.

Cette cacophonie gouvernementale, conjuguée à l'absence totale d'éléments factuels visibles sur l'état de santé du président, nourrit précisément ce que le régime prétend combattre : la rumeur, la spéculation et la défiance. Un régime qui n'a rien à cacher montre. Un régime qui dissimule accuse ceux qui s'interrogent.

La crise de légitimité qui s'installe

Ce que cette situation révèle, au fond, c'est une crise de légitimité que les décrets ne peuvent pas résoudre. La légitimité d'un pouvoir ne tient pas seulement à la conformité formelle de ses actes — elle tient aussi à la confiance que les citoyens placent dans la capacité réelle et la bonne santé de celui qui exerce ce pouvoir en leur nom. Cette confiance, le régime camerounais ne peut plus la susciter par la seule production de documents officiels dont les conditions d'élaboration restent opaques.

Le peuple camerounais, comme l'écrit Jeune Afrique en filigrane de ses investigations sur cette crise, est privé des informations minimales auxquelles il a droit sur la capacité de son président à gouverner. Cette privation n'est pas un détail administratif. C'est une atteinte au contrat démocratique fondamental — celui qui lie un dirigeant à ceux au nom desquels il prétend exercer le pouvoir.

Des décrets peuvent être signés dans une clinique. Un État ne peut pas être gouverné depuis l'obscurité. Et c'est dans cette obscurité délibérément entretenue que réside, plus que dans toute question constitutionnelle, la véritable crise du Cameroun en cet été 2026.

Source: www.camerounweb.com