Ménage institutionnel : la vérité sur le limogeage annoncé de Ferdinand Ngoh Ngoh

Ngoh Ngoh Mvondo Ayolo  CCCCC Une sortie faite de sens

Tue, 8 Sep 2026 Source: www.camerounweb.com

Guy Zogo a réalisé une production journalistique dans le cadre de l’affaire de l’assassinat du journaliste Martinez Zogo. La conclusion de son reportage achève de lever le voile sur son véritable cadrage : la mutation du commissaire du gouvernement est présentée comme un signe que les « supputations » sur un limogeage imminent de Ferdinand Ngoh Ngoh seraient infondées, d’autant plus que cette mutation intervient après le retour du président de la République au Cameroun, selon Vincent Sosthène Fouda qui a publié sa vérité sur cette histoire.

Ce rapprochement narratif, qui n’a rien à voir avec le déroulement de l’audience, installe subtilement l’idée que le haut fonctionnaire bénéficie d’une forme de validation présidentielle. Ce glissement est révélateur. Le reportage ne restitue plus une audience : il construit un récit politique, où un haut responsable de l’État apparaît comme victime de rumeurs injustes, voire comme une figure injustement ciblée par des spéculations médiatiques. Le journaliste ne se contente plus de rapporter des faits ; il réinterprète l’événement judiciaire pour produire un message politique.

Ce procédé correspond exactement à ce que Jay Rosen décrit dans "What Are Journalists For ?" : the journalist as advocate without admitting it. Le journaliste devient l’avocat d’une cause — ici, la défense implicite de Ferdinand Ngoh Ngoh — sans jamais le dire explicitement. Il le fait par la manière dont il structure son récit, par les éléments qu’il sélectionne, par ceux qu’il omet, par les rapprochements qu’il opère.

Dans ce type de glissement, le journaliste installe le haut fonctionnaire au cœur du dispositif narratif, lui conférant une centralité qu’il n’avait pas dans l’audience elle-même. Il renforce ses pouvoirs symboliques, même de façon inconsciente, en le présentant comme un acteur dont les décisions présidentielles confirment la stabilité, la légitimité ou la protection institutionnelle.

Ce phénomène est bien connu en sociologie du journalisme. Géraldine Muhlmann, dans ’’Une histoire politique du journalisme’’, explique que le journaliste peut devenir « le médiateur qui protège » plutôt que « le médiateur qui révèle ». En d’autres termes, il peut se mettre au service d’une figure institutionnelle en la présentant comme injustement attaquée, même lorsque le cadre initial — ici, une audience judiciaire — ne justifie pas cette posture.

Le reportage d’Équinoxe illustre parfaitement ce mécanisme : il déplace le centre de gravité du récit, il introduit des éléments extérieurs pour orienter la perception, il conclut en réhabilitant implicitement un acteur politique, il transforme un compte rendu judiciaire en narration politique compensatoire.

Ce glissement n’est pas seulement une faille journalistique : c’est une rupture avec les normes du journalisme judiciaire, qui exigent neutralité, fidélité au déroulement des débats, et absence de spéculation politique.

Les limites du reportage : une rupture avec les normes du compte rendu judiciaire

Un véritable compte rendu d’audience obéit à des règles simples : suivre fidèlement le déroulement des débats, citer les acteurs judiciaires, contextualiser sans déformer, éviter les éléments extérieurs non discutés, et maintenir une neutralité narrative. Ce sont les fondements du journalisme judiciaire, tels que les rappellent Patrick Charaudeau ou Géraldine Muhlmann : la presse n’est pas là pour réinventer l’audience, mais pour la restituer.

Or, le reportage d’Équinoxe s’écarte de chacune de ces exigences. Il s’éloigne du déroulement réel des débats, en privilégiant des éléments périphériques. Il introduit des sujets extérieurs — rumeurs, accusations, personnages non évoqués à l’audience — qui n’ont aucune place dans un compte rendu. Il construit un récit politique autour de Ferdinand Ngoh Ngoh, en orientant la perception du téléspectateur. Il minimise les contradictions du parquet, tout en amplifiant celles de l’accusation. Il glisse vers une défense implicite d’un acteur institutionnel, ce qui rompt avec la neutralité attendue.

Ce reportage n’est donc pas un compte rendu judiciaire au sens strict. C’est un papier hybride, où le judiciaire sert de décor à une lecture politique, et où la mise en scène médiatique prend le pas sur la rigueur professionnelle.

Pour un espace médiatique responsable : appel aux autres chaînes

Nous écrivons pour la postérité — c’est-à-dire pour une réflexion intemporelle, valable aujourd’hui comme demain, parce qu’elle portait déjà hier le sceau de la crédibilité intellectuelle. C’est un héritage de notre maître, Eloi Messi Metogo, qui nous a appris que penser le journalisme, c’est penser la République, et que penser la République, c’est penser la vérité.

L’espace public se forge aussi à travers l’espace médiatique. Comme le rappellent Jürgen Habermas dans Strukturwandel der Öffentlichkeit, Régis Debray dans "Cours de médiologie générale", et Bernard Lamizet dans "La communication politique", la qualité de l’information conditionne la qualité de la démocratie. Une démocratie faible produit des médias faibles ; des médias faibles produisent une démocratie affaiblie. C’est un cercle dont il faut sortir.

Il est donc essentiel que les autres chaînes de télévision : fassent mieux, se livrent à cet exercice critique, édifient les téléspectateurs, enseignent la rigueur du compte rendu judiciaire, refusent la confusion entre information et plaidoyer. Car beaucoup de Camerounais écoutent la télévision comme on écoute la radio, et regardent les images comme s’ils étaient au cinéma. Ils méritent mieux que des récits orientés. Ils méritent une information qui éclaire, pas une information qui insinue.

Les Lumières nous ont laissé une devise qui devrait guider toute pratique journalistique : "Fiat lux, et veritas sequatur". Que la lumière soit, et que la vérité suive. Et Montesquieu, dans L’Esprit des lois, nous rappelle que « La liberté de penser est la première des libertés. » Enfin, pour conclure avec une sagesse latine qui traverse les siècles : "Nulla dies sine linea". Pas un jour sans tracer une ligne — pas un jour sans chercher la vérité. Que nos médias s’en souviennent. Que nos journalistes s’y engagent. Que notre démocratie s’en nourrisse.

Source: www.camerounweb.com