'Joël Nkouemo : Comment un escroc camerounais a infiltré les sommets de l'État sénégalais ?'

JOËL NKOUEMO IMPOSTEUR Son parcours ne relève donc plus de la rumeur ni du soupçon. La justice l'a établi

Fri, 25 Sep 2026 Source: www.camerounweb.com

Joël Nkouemo, alias Joël Manou, a été condamné par le tribunal correctionnel de Dakar en juillet 2015 à deux ans de prison ferme pour faux en écriture privée, tentative d’escroquerie et usurpation de fonction.

Le 7 juillet 2015, le tribunal correctionnel de Dakar condamne Joël Nkouemo, alias Joël Manou à 2 ans de prison ferme. Il a été reconnu coupable de faux en écriture privée, de tentative d'escroquerie et d'usurpation de fonction.

Son parcours ne relève donc plus de la rumeur ni du soupçon. La justice l'a établi.

Au Sénégal, Pendant plus d'un an, ce Camerounais de 23 ans à l'époque s'est fait passer pour le conseiller spécial du président de la République du Sénégal, alors qu'aucun décret ne l'avait nommé et qu'aucun service de la Présidence ne le connaissait.

Voici comment il a berné un État.

Un titre fabriqué de toutes pièces

Au départ, il n'y a rien : ni nomination, ni fonction, ni mandat. Nkouemo se contente de faire imprimer des cartes de visite portant la mention « Conseiller spécial du Président de la République ».

Devant le tribunal, sa seule justification tient en une phrase : le chef de l'État lui aurait « promis » ce poste. Il ne produira jamais le moindre document pour le prouver. Le carton imprimé lui tient lieu de décret.

Pour se construire une légitimité, il exploite un livre qu'il a consacré à Abdoulaye Wade, et l'audience que l'ancien président lui aurait accordée pour l'en remercier. Sa méthode est simple, il écrit des manuscrits laudateurs et dithyrambiques sur des chefs d'État et par la suite demande à les rencontrer. Le président Burkinabé Blaise Compaoré a failli se faire berner par le même procédé.

Même l'alternance de 2012 au Sénégal ne l'arrête pas. Il se proclame alors l'homme de confiance du nouveau pouvoir et passe d'un régime à l'autre, sans être jamais nommé par l'un ou par l'autre.

La méthode de l'escroc : cadeaux, familles, promesses

Sa méthode est celle de tous les escrocs d'influence : s'introduire par le cercle privé, là où l'on vérifie le moins. De son propre aveu devant les enquêteurs, il approche de hauts responsables de la sécurité nationale par l'intermédiaire de leurs filles. En effet, n'ayant pu obtenir son baccalauréat au Cameroun, il décide d'aller au Sénégal dans l'optique d'obtenir ce diplôme, c'est ainsi qu'il cible les filles des personnalités de la République. Il passe par elle pour être proche de leurs parents. Il multiplie aussi les gestes de générosité.

Le parquet a relevé qu'il avait offert un véhicule réformé de la gendarmerie à l'épouse d'un général et promis un poste d'animatrice à la fille d'un autre. Ce ne sont pas des amitiés, a tranché le ministère public, ce sont des « manœuvres ».

Le résultat est vertigineux. Selon la presse sénégalaise, l'imposteur disposait d'un véhicule avec un gendarme pour chauffeur, et il fréquentait les plus hauts gradés de la gendarmerie ainsi que des responsables du renseignement militaire. Il s'était aussi placé comme intermédiaire sur un marché d'équipement destiné aux forces sénégalaises déployées au Mali.

Démasqué une première fois, puis laissé en liberté

Dès septembre 2012, l'imposture aurait pu s'effondrer. Nkouemo veut faire entrer son frère à l'École militaire de santé. Le commandant de l'école, méfiant, interroge le médecin personnel du chef de l'État, qui ne connaît aucun conseiller de ce nom.

L'escroc est donc démasqué, mais personne ne donne suite. Il poursuivra ses activités pendant encore dix mois. À l'audience, le parquet a dénoncé cette « légèreté » et ces « errements » au plus haut niveau.

Le butin de la perquisition

Le 10 juillet 2013, Nkouemo se trouve à une cérémonie publique d'hommage au journaliste Mbaye Gana Kébé. Il y est présenté au micro comme conseiller spécial du président Sall. Les renseignements généraux présents dans la salle savent qu'il n'en est rien.

La Division des investigations criminelles est saisie, et il est incarcéré le 19 juillet.

La perquisition de son domicile de Comico éclaire l'ampleur de ses activités. Les enquêteurs y saisissent :

- des documents de la gendarmerie classés « secret défense » ;

- des enveloppes à en-tête du Haut Commandement de la Gendarmerie;

- un chèque de 20 millions de FCFA établi au nom d'un tiers ;

- des pièces relatives à un marché d'équipement militaire pour le Mali;

- une note sur de présumés détournements d'un ancien ministre des Forces armées;

- des cartes de visite de « conseiller spécial ».

Et pour l'ensemble de ces pièces, Nkouemo ne fournira jamais d'explication cohérente.

En garde à vue, selon les procès-verbaux cités par la presse, il se présente comme un agent lié aux services secrets israéliens, avec un « parrain » à qui il remettait des rapports sur la sous-région.

Devant le tribunal, il nie tout et se dit « ahuri » par les propos qu'on lui prête. Aux questions précises, il répond que c'est « très complexe » ou se dit « gêné » d'en parler. Mentir aux enquêteurs puis se taire devant les juges : c'est la stratégie classique de l'escroc acculé.

Sa défense plaide le complot. Mais aucun complot n'a fabriqué les cartes de visite. C'est lui qui les a fait imprimer. Et ce n'est pas un complot qui a rempli son domicile de documents classés.

Le parquet le qualifié d'« imposteur de la première génération » et a requis 5 ans ferme. Le tribunal le déclaré coupable et condamné à 2 ans. Détenu depuis deux ans, il sort presque aussitôt.

Une condamnation qui ne l'a pas arrêté

On aurait pu penser que la carrière de l'imposteur s'arrêtait là. Moins d'un an plus tard, le 30 mars 2016, Joël Nkouemo apparaît sur les photos officielles de l'investiture du président centrafricain Faustin-Archange Touadéra.

Il y figure comme « conseiller technique ».

Au prochain numéro : comment un escroc condamné à Dakar pour usurpation de fonction s'est-il installé au cœur du pouvoir centrafricain ? Nous verrons ses nominations successives à Bangui, son rôle d'intermédiaire auprès de l'homme d'affaires Jean-Pierre Amougou Belinga, et l'affaire des « 400 millions » révélée en 2020.

Boris Bertolt

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