'Où s’arrête la régulation et où commence la pression ?'
Le fonctionnement du Conseil national de la communication (CNC) est vivement critiqué depuis la sanction de Vision 4 et certains journalistes avec le caractère sélectif et disproportionné de certaines sanctions infligées à des journalistes et médias.
À quoi sert réellement le Conseil national de la communication au Cameroun à la lumière des récentes sanctions ?
Depuis des lustres, le même scénario semble se répéter : convocations, menaces, auditions, suspensions, interdictions. Des sanctions qui donnent parfois le sentiment d’être ciblées, comme si le régulateur intervenait moins pour soigner les dérives de la profession que pour traiter certains journalistes comme des organes malades qu’il faudrait mettre hors circuit.
Le diagnostic mérite donc d’être posé.
Le même symptôme, le même traitement
À l’approche de la présidentielle de 2025, le CNC avait donné le sentiment d’avoir choisi son terrain : surveiller, convoquer, suspendre.
En mars 2025, son président annonçait une « tolérance zéro » et des « sanctions exemplaires » contre les dérives médiatiques. Le traitement n’a pas tardé.
Au cours de cette seule année 2025, plusieurs médias ont été suspendus pendant plusieurs mois et des journalistes ont écopé de sanctions allant d’un à trois mois, après des convocations et des procédures dont le déroulement a suscité de nombreuses interrogations dans la profession.
Dans certains dossiers, le décalage entre les faits reprochés et la lourdeur du traitement disciplinaire a laissé une impression de disproportion.
Pourquoi la même pathologie médiatique semble-t-elle recevoir des traitements aussi différents selon le journaliste ou le média concerné ?
Justice médiatique à géométrie variable
Pourquoi certains journalistes semblent-ils devenir des cibles privilégiées au moment même où le pays entre dans l’une des séquences politiques les plus sensibles de son histoire récente ?
Pour qui roule le CNC ?
La question est brutale, mais elle mérite d’être posée.
Car un régulateur qui dispose du pouvoir de suspendre un journaliste détient nécessairement un pouvoir considérable sur la circulation de la parole publique.
Et lorsqu’il utilise ce pouvoir en période électorale, chaque sanction dépasse le simple cadre disciplinaire. Elle produit un effet politique.
Installer la peur pour contrôler la parole
Une sanction ne frappe jamais uniquement celui qui la reçoit. Lorsqu’un journaliste est suspendu, toute une rédaction regarde. Lorsqu’un média est interdit pendant plusieurs mois, les autres rédactions observent et prennent acte.
Le signal se diffuse.
La sanction devient alors une forme d’injection dans le corps médiatique : elle ne touche pas seulement la cellule visée, elle agit sur tout l’organisme. C’est ainsi que s’installe L’AUTOCENSURE pour les moins courageux.
— Un journaliste commence à mesurer ses mots.
— Une rédaction renonce à certains sujets. — Un chroniqueur évite certaines accusations.
— Un média préfère parfois se taire plutôt que de risquer une suspension.
La peur devient alors un mécanisme de régulation. Et lorsque ce phénomène se répète, il finit par produire une véritable psychose professionnelle.
Le cycle électoral et la zone de tension
En 2025, année électorale, le CNC avait renforcé son dispositif de surveillance des médias et mis en place un monitoring spécifique pendant la campagne présidentielle. Le contexte était donc particulièrement sensible. Aujourd’hui, le même cycle semble se remettre en marche : surveiller davantage, convoquer davantage, sanctionner davantage et réduire progressivement l’espace dans lequel peuvent s’exprimer les voix critiques.
Philippe Boney avait déjà été averti ?
La décision du CNC à l'endroit du Média Vision 4 constitue visiblement un abus et un vice de procédure dans les missions de régulation corrective du CNC.
En effet, pour faire appel à une sanction légère selon les textes en vigueur, il faudrait au préalable :
- Un rappel à l'ordre par notification du Médias ou d'un employé de Médias interpellé encore appelé lettre de mise en garde
- Un avertissement formel, prononcé publiquement à l'issue des sessions ordinaires à l'encontre des personnes et/ou Medias indexés
- Puis l'on arrive à une sanction intermédiaire allant de 1-6 mois
Mais la question demeure : où s’arrête la régulation et où commence la pression ?
Tout faire pour étouffer un camp ?
Trois questions méritent une réponse claire :
— Pourquoi certaines paroles sont-elles traquées avec une telle célérité alors que d’autres traversent l’espace médiatique sans provoquer la même réaction ?
— Pourquoi certains journalistes sont-ils suspendus pendant plusieurs mois ?
— Pourquoi le CNC donne-t-il parfois le sentiment de frapper toujours du même côté ?
Pendant que des journalistes D’ÉQUINOXE TV étaient convoqués, menacés, suspendus, sanctionnés ou convoqués, d’autres acteurs du paysage médiatique semblaient évoluer dans un environnement autrement plus confortable.
Les voilà qui paient désormais le prix de leur couardise…
Le CNC protège-t-il la presse ou protège-t-il le pouvoir ?
Sur le papier, la mission du CNC est claire : défendre la liberté, le pluralisme, l’équilibre et la responsabilité dans les médias.
Mais une question demeure : Qui surveille le surveillant ?
Car si le CNC devient une machine à suspendre les journalistes qui dérangent, il ne se contente plus de réguler la profession.
Il contribue à fixer les frontières de ce qu’il est possible de dire, d’enquêter ou de dénoncer.
Le problème devient alors systémique.
Le corps médiatique n’a pas seulement besoin d’un régulateur capable de détecter ses pathologies. Il a besoin d’un régulateur dont le diagnostic est constant, dont le traitement est proportionné et dont la thérapeutique ne dépend pas de l’identité du patient.
Sinon, la régulation devient une intervention à géométrie variable.
Et une institution qui devrait contribuer à assainir l’espace médiatique risque elle-même de devenir une zone inflammatoire.
À quoi sert donc le CNC ?
La question mérite d’être posée sans anesthésie. À réguler les médias ? Oui. À sanctionner les fautes professionnelles ? Oui.
Mais si les sanctions deviennent sélectives, si elles frappent régulièrement les mêmes espaces éditoriaux et si elles se multiplient précisément lorsque la bataille politique s’intensifie, alors le CNC risque de devenir autre chose qu’un régulateur.
Un instrument de dissuasion.
Par Armel MBATCHOU