'Ton nom, celui que tu légueras à ta descendance, sera à jamais associé à la forfaiture'
Cette lettre d’adieu à Clément Atangana prend la forme d’un réquisitoire moral et politique. Elle revient sur la décision du 5 août 2025 concernant la candidature de Maurice Kamto, qu’elle considère comme une injustice ayant brisé l’espoir d’une partie des Camerounais. S’adressant à Atangana après sa mort, l’activiste camerounais Jean-Pierre du Pont oppose le pouvoir, les fonctions et les privilèges à la conscience et au jugement de Dieu, en s’appuyant sur des références chrétiennes, notamment l’Évangile et la figure de Judas.
Très cher Monsieur défunt " irrecevable". Voici notre dernier rendez-vous, du moins sur la terre des hommes, puisque nous sommes tous les deux croyants.
Ces écrits, tu ne les liras pas. Ils ne te sont d’ailleurs pas destinés. Ils sont là pour marquer le coup, prendre la postérité à témoin et interpeller ceux qui, aujourd’hui encore, pourraient être tentés de suivre le même chemin.
Jeune scout catholique, on nous apprenait autrefois ces vers qui m’accompagnent encore : « Et quoique l’homme fasse,
Ses jours s’en vont fuyant,
Plus vite qu’un torrent,
Tout passe. »
Ce soir, à l’heure où je couche ces mots sur le papier, tu reposes dans la glace. Les tiens, eux, s’affairent pour te ramener au Cameroun, les pieds devant, dans la soute d’un avion, comme une simple marchandise.
Le 5 août 2025 — c’était il y a à peine plus d’une année — fut, pour beaucoup de Camerounais, l’un des jours les plus longs qu’une existence puisse connaître. Ce jour-là, tu détenais entre tes mains un pouvoir considérable sur notre destin collectif. Face à toi, il y avait ceux qui ne nourrissaient plus qu’un seul espoir : voir le professeur Maurice Kamto concourir et pouvoir enfin soumettre son projet au jugement des urnes.
J’étais tout seul, nerveux et anxieux, installé devant la télévision de mes appartements privés , suivant les événements en temps réel. Puis, je suis resté comme cloué au fauteuil sur lequel je m’étais assis.
Je me souviens encore du sentiment d’incompréhension, de blessure et d’humiliation qui m’avait alors envahi lorsque vous aviez brutalement interrompu le professeur Kamto, lui coupant la parole avec une désinvolture qui, à mes yeux, revenait à traiter un homme comme s’il n’avait aucun droit au chapitre dans les affaires de son propre pays — alors même que des millions de ses compatriotes se reconnaissaient en lui.
Aujourd’hui, là où tu reposes, tu ne disposes plus du pouvoir de nuisance que certains t’ont prêté, ni de cette faculté de déclarer ce qui était « recevable » ou « irrecevable ».
Le temps, lui, a poursuivi sa marche.
Maurice Kamto, malgré les obstacles et les bâtons que ses adversaires continuent de placer sur son chemin, poursuit inlassablement sa route, tel le « Petit Canard » de Robert Lamoureux : toujours vivant.
Tu étais chrétien. Ton prénom, Clément, était aussi ton nom de baptême. Tu connaissais donc certainement cette parole terrible et lumineuse de l’Évangile : « À quoi servirait à un homme de gagner le monde entier et de perdre son âme ? »
Un jour — puisque nous y sommes tous appelés — lorsque tu comparaîtras devant Celui qui connaît les cœurs et devant qui nul ne peut tricher, il ne sera plus question de pouvoir, de fonction, de statut, de majorité ou de minorité.
Et si le Bon Dieu te demandait alors ce que toi et les tiens reprochiez véritablement au professeur Kamto, que répondrais-tu ?
Lui reprocheriez-vous son projet de société ? Celui qui prétend améliorer le quotidien des Camerounais les plus vulnérables et des plus démunis ?
Que répondrait-on, dans cet endroit de vérité où les artifices du pouvoir n’ont plus cours ?
Car c’est peut-être cela, au fond, qui demeure le plus douloureux : avoir contribué, par ce que je considère comme une forfaiture, à briser l’espérance d’une partie de la jeunesse de son propre pays.
Pour quoi ?
Pour le pouvoir ?
Pour les privilèges ?
Pour quelques prébendes ?
Alors me revient la figure de Judas Iscariot, non comme une condamnation que je prétendrais prononcer à la place de Dieu, mais comme cette terrible métaphore de l’homme qui échange quelque chose d’essentiel contre un avantage qui, finalement, ne dure pas.
Car tout passe.
Le pouvoir passe.
Les fonctions passent.
Les honneurs passent.
Les hommes passent.
Et vient toujours le moment où il ne reste plus rien, sinon ce que chacun a fait de sa conscience. Toi tu seras interdit d'histoire, et de toi , nul , même pas les tiens propres, ne pourra dire que tu fus un patriote authentique. Ton nom, celui que tu légueras à ta descendance, sera à jamais associé à la forfaiture et à la déchéance morale et éthique.
JPD