Affaire BEAS/MRC : Quand le juge des référés s'invite dans la responsabilité des créateurs de contenus

Salomon Miloumi Beas Justice Le dossier soulève un débat sur la responsabilité des créateurs de contenus

Wed, 14 Oct 2026 Source: www.camerounweb.com

L’affaire opposant le MRC et Maurice Kamto à Salomon Miloumi Beas et au cyberjournaliste Henri Ulrich Ngoko Kamgang porte sur des accusations selon lesquelles le parti aurait financé des influenceurs pour attaquer Samuel Eto’o, avec la connaissance présumée de Maurice Kamto.

À l'approche des législatives et des municipales, l'espace numérique est devenu le premier terrain de la confrontation politique au Cameroun. On y mobilise. On y désinforme aussi, et on y règle des comptes. L'affaire qui oppose le MRC et Maurice Kamto à Salomon Miloumi Beas et au cyberjournaliste Henri Ulrich Ngoko Kamgang pose une question simple. Que reste-t-il d'une accusation quand celui qui l'a lancée refuse de la prouver ?

L'INTERVIEW

En septembre 2026, Henri Ulrich Ngoko Kamgang, promoteur d'On Air Media, Magic Ngoko et Ngoko Media, réalise un entretien avec Salomon Beas. La vidéo circule sur YouTube, Facebook et TikTok. Le visuel d'annonce promet : « Le MRC payait les influenceurs pour détruire Samuel ETOO et Maurice KAMTO le savait ».

Salomon Beas s'y présente comme un ancien membre du Directoire du MRC. Il affirme qu'« on faisait les réunions au directoire du parti à l'effet de détruire Samuel Eto'o Fils ». Le mobile, selon lui ? Au MRC, « on reprochait à Samuel Eto'o d'avoir choisi Paul Biya comme candidat en 2018 », et l'on « payait des influenceurs sur la toile » pour le salir.

Le moment n'est pas neutre. Maurice Kamto vient de quitter la présidence du parti le 8 septembre. La convention du 17 octobre se prépare. Les législatives approchent.

LE RELAIS DE SAMUEL ETO'O

Le 18 septembre à 10 h 44, Samuel Eto'o publie sur sa page certifiée un montage d'une minute onze, signé « Dénonçons Vivant ». On y voit Salomon Beas marteler « Je dis, je le dis », avec la photo d'Eto'o en incrustation. Le commentaire est sans ambiguïté. « Ils sont supposés apporter les améliorations nécessaires au quotidien des Camerounais, œuvrer pour leur bien-être et servir l'intérêt général », écrit-il. Puis : « Mais au lieu de cela, ils nous détruisent, méthodiquement, en bande bien organisée. Et tout cela au profit de qui ? Nous le SAVONS. » Le mot-dièse qui suit salue l'auteur des accusations.

Ce n'est pas un simple partage. Quand une personnalité suivie par des millions d'abonnés reprend un contenu polémique, elle lui donne une portée et une crédibilité nationales. En relayant les accusations sans faire état d'une quelconque vérification préalable et en affirmant « nous le SAVONS », Samuel Eto'o apparaît moins comme un observateur extérieur que comme un acteur engagé dans la controverse. Il le fait de surcroît en tant que président de la FECAFOOT, une institution qui appartient à tous les Camerounais.

La publication est toujours en ligne. La procédure du MRC ne vise pas Samuel Eto'o, seulement l'auteur et le diffuseur de l'entretien.

« PORTEZ L'AFFAIRE DEVANT LES TRIBUNAUX »

Onze jours après ce relais, le 29 septembre, le MRC fait délivrer à Salomon Beas une sommation interpellative par Me Gabriel Kougang, huissier à Douala. L'acte lui demande de confirmer ses propos et d'en fournir la preuve.

Sa réponse est consignée dans l'assignation : « Je suis au courant de cet exploit et je n'ai pas l'intention de le recevoir. Demandez-leur de porter l'affaire devant les tribunaux ».

Le MRC l'a pris au mot. Le parti, représenté par sa présidente nationale par intérim Tiriane Balbine Nadège Noah, et le Pr Maurice Kamto en personne saisissent le président du Tribunal de première instance de Douala-Bonanjo. Le 9 octobre, l'ordonnance n°1499 autorise l'assignation de Salomon Beas et d'Henri Ulrich Ngoko Kamgang en référé d'heure à heure. L'acte leur est remis en personne le 12 octobre à 17 h 05, pour une audience le lendemain à 10 heures. Me Hippolyte Meli Tiakouang, Me Fabien Kengne et Me Augustin Nguefack défendent les requérants.

Que Maurice Kamto agisse en son nom propre n'est pas un détail. L'accusation le visait nommément : « Maurice KAMTO le savait ».

CE QUE DEMANDE LE MRC

Ce n'est pas un procès en diffamation. Le juge des référés est le juge du provisoire, et il ne tranche pas le fond.

Le MRC demande trois choses. D'abord, le dépôt au greffe des preuves, sous astreinte d'un million de francs CFA par jour. Ensuite, la mise en ligne de la décision sur les plateformes qui ont diffusé l'entretien. Enfin, faute de preuves, le retrait définitif du contenu sous astreinte, en attendant que la juridiction compétente fixe les dommages-intérêts. Selon Me Meli, le parti reste dans les délais pour engager des poursuites civiles ou pénales.

La construction juridique est audacieuse. Les avocats s'appuient sur le droit de réponse prévu par la loi de 1990 sur la communication sociale et par la loi de 2010 sur la cybersécurité. Leur raisonnement est simple. On ne peut pas répondre à des preuves que l'on ne connaît pas, et refuser de les produire revient à entraver ce droit. Reste à savoir si le juge les suivra.

L'ACCUSATEUR ABSENT

Le 13 octobre, selon le compte rendu diffusé par le Collectif Sylvain Souop, Henri Ulrich Ngoko Kamgang était présent avec son avocat. Salomon Beas n'est pas venu. Me Paul Payere le représentait. La défense a demandé un renvoi d'une semaine. Le juge a fixé les conclusions en réplique au mercredi 14 octobre à 10 heures.

Le 29 septembre, Salomon Beas renvoyait le MRC devant les tribunaux. Le 13 octobre, devant le tribunal, il n'était pas là. Celui qui affirme détenir la vérité n'a pourtant pas besoin d'une semaine pour la déposer au greffe.

LIBERTÉ OU RESPONSABILITÉ ?

Le bureau régional du Littoral du Syndicat national des journalistes du Cameroun (SNJC) a pris la défense d'Henri Ulrich Ngoko Kamgang, membre du syndicat, au nom de la liberté de la presse et de la présomption d'innocence. Le même communiqué cite pourtant l'article 47 de la loi de 1990 et ses « exigences d'objectivité et de responsabilité ». Le syndicat défend son membre. Il ne dit pas que tout peut se publier.

Le créateur de contenu qui tend le micro à des accusations graves sans les vérifier est-il un journaliste protégé ou un éditeur responsable ? C'est l'une des questions que pose ce dossier. Un juge trop sévère nourrirait le procès en censure. Un juge indifférent ferait de l'espace numérique une zone d'impunité.

D'ETO'O AU « RENVERSEMENT DU RÉGIME »

Après l'assignation, Salomon Beas n'a pas produit de preuves. Il a produit une menace, diffusée par Afrik-Inform et adressée à Me Meli. Il l'invite à se préparer à ce qu'on mette « devant le monde entier tous les secrets des réunions de minuit à 03 heures du matin que nous tenions en guise de stratégie pour le renversement du régime en place ».

Le procédé est classique : on déplace le débat. Mais trois problèmes apparaissent. En septembre, les réunions servaient à « détruire Samuel Eto'o ». En octobre, elles auraient servi au « renversement du régime ». Laquelle des deux versions faut-il croire ? Ensuite, en écrivant « nous tenions », Salomon Beas se place lui-même dans ces réunions. Enfin, Maurice Kamto a été détenu plus de huit mois en 2019 et poursuivi devant le tribunal militaire. Dans ce pays-là, insinuer un complot contre l'État n'est pas une figure de style. Cela ressemble à une désignation.

Un effet d'annonce ne vaut pas une pièce au dossier.

CE QUI SE JOUE

L'affaire pourrait faire date dans le droit de la communication numérique au Cameroun. Tout dépendra de ce que décidera le juge. Le message des requérants est déjà lisible : ni la course aux abonnés ni le soutien d'une personnalité influente ne dispensent de prouver ce que l'on affirme.

Salomon Beas a demandé le tribunal. Il l'a obtenu. Il lui reste à y apporter autre chose que des promesses de révélations.

John Lawson

Source: www.camerounweb.com