Affaire Martinez Zogo : Voici l’affrontement à l’origine de la guerre entre Eko Eko et Ngoh Ngoh

Maxime Eko Eko FERDINAND NGOH NGOH Les effets de cette lutte auraient gagné l’entourage du Chef de l’État

Tue, 20 Oct 2026 Source: www.camerounweb.com

Certains Camerounais explorent l’hypothèse d’un lien entre la rivalité de longue date entre Léopold Maxime Eko Eko et Ferdinand Ngoh Ngoh et l’affaire de l’assassinat de Martinez Zogo. S’appuyant notamment sur une enquête de Jeune Afrique et sur les débats au Tribunal militaire de Yaoundé, ils soulignent la proximité entre la transmission d’un rapport confidentiel mettant en cause des réseaux d’influence et l’arrestation d’Eko Eko, sans toutefois établir de lien causal.

« Pour comprendre l’affaire Martinez Zogo, il faut regarder la guerre qui se jouait avant le crime : celle que se livraient Eko Eko et Ngoh Ngoh, au sommet de l’État, dans l’orbite de Paul Biya. »

Et si l’assassinat de Martinez Zogo n’était que l’expression la plus tragique d’un affrontement bien plus ancien ? Une récente enquête de Jeune Afrique replace cette hypothèse au cœur du débat.

Le magazine panafricain y décrit l’animosité de longue date entre Léopold Maxime Eko Eko, ancien Directeur Général de la Recherche Extérieure (DGRE), et Ferdinand Ngoh Ngoh, Secrétaire Général de la Présidence de la République (SGPR). Les deux hommes se seraient disputé le contrôle du renseignement et de l’information présidentielle. Les effets de cette lutte auraient gagné l’entourage du Chef de l’État, au point d’en influencer les décisions.

Deux hommes de pouvoir. Un seul centre de gravité : Paul Biya.

LE 31 AOÛT 2010 : AUX ORIGINES DE LA RIVALITÉ EKO EKO – NGOH NGOH

Tout commence le 31 août 2010. Ce jour-là, par deux décrets présidentiels, Paul Biya nomme Eko Eko à la tête de la DGRE et Ngoh Ngoh Secrétaire Général du Ministère des Relations extérieures (MINREX). Selon nos informations, le premier décret est lu au journal de 17h de la CRTV Radio, le second à celui de 20h.

Même jour, même signataire, deux destins. Selon des sources du renseignement citées par Jeune Afrique, Ngoh Ngoh convoitait alors la DGRE. C’est Eko Eko qui l’obtient.

Le 9 décembre 2011, Ngoh Ngoh devient SGPR, passage obligé de l’information qui remonte au Chef de l’État, y compris celle produite par la DGRE. Les deux hommes nommés le même jour se retrouvent aux deux bouts d’une même chaîne. L’un produit le renseignement, l’autre en contrôle la circulation jusqu’au Président de la République.

MATCH ALLER : LA CHUTE D’EKO EKO

Le 30 janvier 2023, Eko Eko adresse au Chef de l’État un rapport confidentiel qui met notamment en cause l’influence et les réseaux de Ngoh Ngoh. Le lendemain, 31 janvier, Eko Eko est arrêté dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat de Martinez Zogo.

Cette proximité de dates n’établit pas, à elle seule, un lien de causalité. Elle donne toutefois un relief singulier à la rivalité décrite par Jeune Afrique.

Depuis, Eko Eko est incarcéré et figure parmi les dix-sept accusés. Selon l’ordonnance de renvoi du 29 février 2024, l’ancien patron de la DGRE est précisément poursuivi pour complicité de torture dans l’affaire Martinez Zogo, une accusation dont il conteste formellement le bien-fondé. Sa mise en cause repose pour l’essentiel sur les déclarations de Justin Danwe, alors directeur des opérations de la DGRE, dont la défense relève les divergences et les contradictions.

Ce premier round n’a-t-il pas des allures de règlement judiciaire d’une guerre engagée douze ans plus tôt ?

Nous ne pouvons l’affirmer comme un fait établi. Mais les éléments de contexte réunis par Jeune Afrique sont assez précis pour que l’hypothèse soit prise au sérieux.

MATCH RETOUR : LES PREUVES DU PROCÈS

Devant le Tribunal Militaire de Yaoundé, l’accusation doit désormais affronter le débat contradictoire.

Les membres de la Commission Mixte Police-Gendarmerie se succèdent à la barre, en commençant par le volet gendarmerie. Le Colonel Otoulou et le Lieutenant-Colonel Bialo ont déposé ; chacun est interrogé sur ses méthodes, sur les déclarations recueillies et sur les indices qui ont conduit à mettre en cause Eko Eko.

Le Lieutenant-Colonel Ayissi Nanga Parfait est attendu.

Bialo a présenté le Colonel Jean-Pierre Otoulou comme le directeur de l’enquête préliminaire. Otoulou a centré sa déposition sur la complicité présumée entre Danwe et Amougou Belinga, et sur les aveux de Danwe. Cette déposition n’a fait apparaître aucun élément matériel, numérique ou testimonial propre à Eko Eko.

Les enquêteurs avaient un temps retenu une réunion supposée autour d’un enregistrement attribué au journaliste. Or, selon l’ordonnance de mise en liberté de 2023 citée par Jeune Afrique, tous les participants cités en ont contesté l’existence.

Bialo, 35e témoin, a de son côté été interrogé sur les auditions de Danwe, notamment celle du 29 janvier 2023. La défense conteste la manière dont certaines déclarations ont été obtenues ; le témoin a défendu sa méthode. Son contre-interrogatoire par Eko Eko se poursuivra au Tribunal Militaire de Yaoundé le 26 octobre 2026.

A ce stade, il ne s’agit pas de dire que le dossier est vide, ni que le Tribunal devrait acquitter Eko Eko. Il s’agit de poser une question élémentaire : quel élément précis permet de passer de la suspicion à la démonstration de la participation personnelle d'Eko Eko au crime ?

DE LA PAROLE DE DANWE À LA CONSTRUCTION DE LA PREUVE

C’est ici que se joue l’essentiel. La déclaration de Danwe est un élément à charge. Sa crédibilité, sa portée et sa corroboration doivent être éprouvées contradictoirement.

Or, selon les avocats d'Eko Eko, aucune autre déposition ne l’a corroborée. Les agents et responsables de la DGRE entendus à la barre ont décrit une opération menée hors du cadre du service, voire clandestine, en dehors des circuits réguliers de la DGRE.

Qu’Eko Eko ait été le supérieur hiérarchique de Danwe est établi. Reste à savoir s’il a ordonné, facilité ou couvert l’opération. Aucun élément factuel versé à l’audience ne l’a démontré à ce jour.

Un fait majeur mérite ici d’être rappelé : la rupture de confiance entre Eko Eko et Danwe est bien antérieure au crime.

Le 12 novembre 2021, plus d’un an avant les faits, Eko Eko signe une note de service, évoquée lors des audiences de février 2026. Elle retire à Danwe la coordination des opérations de la DGRE pour la confier au Conseiller Technique n°1, James Elong Lobé. La décision n’a rien d’anodin. Elle traduit une défiance déjà installée, que des responsables du renseignement ont confirmée à la barre en évoquant des rapports tendus entre Eko Eko et Danwe.

Dans le fonctionnement régulier du service, Danwe ne pouvait dès lors plus mobiliser librement les moyens opérationnels sans passer par la nouvelle chaîne de commandement, par le circuit de James Elong Lobé.

Comment expliquer alors qu'Eko Eko qui avait personnellement restreint les prérogatives de Danwe soit présenté, sur la seule base des déclarations contestées de ce dernier, comme le donneur d’ordre d’une opération conduite en dehors des circuits réguliers de la DGRE ?

SAVOM ET AYISSI NANGA : UN AUTRE FRONT

Martin Stéphane Savom, ancien maire de Bibey, est accusé de complicité d’assassinat et de torture. Plusieurs médias le présentent comme un proche de Ngoh Ngoh. Ces liens présumés ne permettent d’imputer quoi que ce soit au SGPR. Ils rappellent toutefois que l’affaire traverse plusieurs réseaux de pouvoir au sommet de l’État.

Le Lieutenant-Colonel Ayissi Nanga, ancien membre de la Commission Mixte, a saisi le Tribunal le 13 octobre 2026 d’une demande de protection. Il y fait état de menaces et d’une tentative d’homicide dont il dit avoir été victime. Des enregistrements vocaux, dont l’authenticité reste à établir, ont par ailleurs nourri les débats à l’approche de son audition.

LE VRAI MATCH : EKO EKO CONTRE NGOH NGOH ?

L’affaire Martinez Zogo ne commence peut-être pas le 17 janvier 2023, jour de l’enlèvement du journaliste. Elle pourrait être le point de collision d’une guerre ouverte le 31 août 2010 pour le contrôle du renseignement et de l’oreille présidentielle.

Match aller : Eko Eko est en prison.

Match retour : les accusations sont à l’épreuve du Tribunal.

Reste la question que le procès ne pourra éluder : les éléments qui ont conduit Eko Eko en prison peuvent-ils démontrer, devant les juges, son implication personnelle dans le crime ?

Minkana

Source: www.camerounweb.com