Pour que la lumière soit totale, l'enquête doit briser le plafond de verre actuel
Dans l’affaire Martinez Zogo, certains observateurs critiquent le périmètre de l’instruction menée devant le TCS, qu’ils jugent trop centré sur les exécutants présumés au détriment des éventuelles responsabilités au sommet de l’État. Ils réclament l’audition de hauts responsables de la sécurité et de gestionnaires des finances publiques, notamment Paul Atanga Nji, Louis Paul Motaze, Jean Sylvain Mvondo et le général Ivo Desancio Yenwo, afin d’examiner les liens possibles entre l’assassinat du journaliste et les détournements présumés de fonds publics qu’il dénonçait.
Affaire Martinez Zogo : Les angles morts d'un crime d'état et l'impératif du TCS qui ne fait de cadeau à personne
Par l'analyse des faits et des réseaux de pouvoir, il apparaît de plus en plus évident que le procès qui se déroule actuellement devant le Tribunal Militaire de Yaoundé — bien que nécessaire — souffre d'un confinement structurel.
En se focalisant presque exclusivement sur les exécutants de la DGRE et un réseau d'intérêts privés, l'appareil judiciaire camerounais feint d'ignorer la clé de voûte de ce drame : la dimension systémique et financière d'un assassinat d'État.
Pour faire éclater toute la vérité, l'instruction doit s'étendre aux gestionnaires de la sécurité nationale, inclure les ordonnateurs des caisses publiques et s'ouvrir aux compétences du Tribunal Criminel Spécial (TCS) — car l’investigation de cet assassinat d’État, bien qu’impliquant les agents sécuritaires de terrain ne doit plus être circonscrit aux frontières subalternes. Les hauts responsables doivent scrupuleusement être scrutés pour faire éclore la vérité.
LE GRAND PARADOXE SÉCURITAIRE : L'IMPOSSIBLE AVEUGLEMENT DU SOMMET
L’assassinat du directeur d'Amplitude FM n’est pas le fait d’une criminalité ordinaire. L'instruction a formellement établi que ce crime a mobilisé des moyens logistiques étatiques lourds : agents secrets en service, véhicules officiels, bons de carburant publics et technologies de filature réservées à la haute sécurité.
Dès lors, une question fondamentale se pose : comment une telle opération a-t-elle pu être planifiée et exécutée en plein cœur de la capitale sans éveiller les soupçons des organes suprêmes de contrôle ?
Le silence du Conseil National de Sécurité (CNS) : En sa qualité de Secrétaire Permanent du CNS, le Ministre Paul Atanga Nji centralise constitutionnellement tous les rapports de renseignements de la République (police, gendarmerie, services secrets).
Que les mouvements d'une faction de la DGRE lui aient échappé ou qu'ils aient été passés sous silence, il y a là une faille systémique majeure.
Dans un État où le renseignement est omniprésent, l'absence de mesures préventives — alors même que Martinez Zogo avait publiquement annoncé qu'il détenait des dossiers explosifs — exige des explications formelles.
Le gardiennage de la Présidence en question : Lorsque Martinez Zogo lançait sur les ondes son ultime avertissement, "IVO demain je serais sur toi", il ciblait directement le cœur de la sécurité du Palais de l'Unité.
Le Général Ivo Desancio Yenwo, Directeur de la Sécurité Présidentielle (DSP), est le garant ultime de la protection des institutions. Ignorer la portée d'une telle interpellation publique dans le cadre de l'enquête préliminaire relève d'une amnésie volontaire.
Dans une République rigoureuse, ces hauts responsables ne devraient pas être de simples spectateurs du procès, mais des acteurs majeurs soumis à l'obligation de rendre des comptes sur la faillite de la vigilance d'État.
LES MAÎTRES DES LIGNES BUDGÉTAIRES : L'IMPÉRATIF CO-RESPONSABLE DE LOUIS PAUL MOTAZE
On ne peut dissocier le bras qui frappe de la main qui finance. Martinez Zogo n'a pas été torturé à mort pour de simples opinions politiques, mais pour avoir touché au saint des saints du pillage institutionnel : les fameuses lignes budgétaires 94 (Investissements du Ministère de l'Économie), 65 (Charges communes du Ministère des Finances) et autres caisses d'évacuation des fonds publics.
À ce titre, l'absence de convocation des gestionnaires de ces fonds constitue le plus grand scandale de l'instruction actuelle.
La responsabilité de l'ordonnateur : En tant que Ministre des Finances, Louis Paul Motaze est le grand argentier de l'État. C'est sous sa signature et sa supervision directe, ainsi que celle des cadres gérant la ligne 94, que des centaines de milliards de FCFA ont été débloqués au profit de réseaux d'intérêts privés, souvent sous couvert de prestations fictives ou surfacturées.
L'interrogatoire indispensable : Comment l'État peut-il prétendre faire justice alors que l'homme au cœur des dénonciations de la victime n'a jamais été formellement traduit devant les enquêteurs pour s'expliquer sur ces mécanismes de siphonnage ?
Tous ceux qui géraient, validaient et distribuaient les fonds de ces lignes budgétaires doivent être impérativement interrogés. Sans leurs complicités ou leurs silences coupables, les détourneurs présumés n'auraient jamais eu le moindre pouvoir financier à défendre par le sang.
POURQUOI LE TRIBUNAL CRIMINEL SPÉCIAL (TCS) EST LA PIÈCE MANQUANTE
La justice camerounaise a choisi de confier l'affaire au Tribunal Militaire en raison de la qualité des exécutants (des officiers du contre-espionnage). Mais ce choix crée un biais majeur : il réduit un crime de prémonition économique à une simple affaire de violence militaire et de complicité de torture.
C'est ici que l'entrée en scène du Tribunal Criminel Spécial (TCS) devient un impératif de vérité :
L'infraction sous-jacente : Le meurtre a été perpétré pour faire taire un lanceur d'alerte et protéger les bénéficiaires de pillages financiers se chiffrant en dizaines de milliards de FCFA. Le crime de sang est le prolongement direct du crime économique.
L'identification des donneurs d'ordre financiers : Le TCS dispose des compétences exclusives pour traquer les flux financiers, ordonner des audits sur les ministères dépensiers et interroger les ordonnateurs de ces lignes budgétaires. Limiter le procès au Tribunal Militaire permet de juger ceux qui ont tenu le couteau, tout en laissant à l'abri ceux qui ont signé les chèques et bénéficié du silence acheté par le sang.
POUR UN ÉLARGISSEMENT DU PÉRIMÈTRE INVESTIGATIF
L’affaire Martinez Zogo est le miroir grossissant des luttes factionnelles au sein de l'appareil étatique camerounais.
Continuer à sanctuariser les hauts gradés de la sécurité nationale et les gestionnaires des finances publiques comme Louis Paul Motaze et Jean Sylvain Mvondo (un proche collaborateur de Louis Paul Motaze. Lorsque ce dernier occupait le poste de Ministre de l'Économie, de la Planification et de l'Aménagement du Territoire (MINEPAT). Jean Sylvain Mvondo y exerçait et y exerce toujours les fonctions de Directeur de la Programmation des Investissements Publics (DPIP) — sous prétexte de leur rang, est une insulte à la mémoire du journaliste et à la quête de justice.
Pour que la lumière soit totale, l'enquête doit briser le plafond de verre actuel.
Le Général Ivo Desancio Yenwo, le Ministre Paul Atanga Nji, le Ministre Louis Paul Motaze, Jean Sylvain Mvondo, ainsi que tous les hauts dignitaires et gestionnaires des lignes 94 et 65 cités dans les dénonciations de la victime doivent être formellement interpellés et interrogés.
Parallèlement, le TCS doit être saisi du volet financier de l'affaire. Sans cette double approche — militaire pour les bourreaux, financière et politique pour les cerveaux — le verdict de Yaoundé ne sera qu'une parodie de justice, une de plus, destinée à protéger les cartels et les véritables parrains de ce crime d'État.
Loic Kodjay