« La justice n'a pas besoin de haïr pour sanctionner ; elle n'a pas besoin d'aimer pour acquitter. » Dans une note philosophique et politique d'une grande profondeur, Vincent Sosthène Fouda s'attaque à un mal qui ronge la société camerounaise : la confusion entre la justice et la haine. S'appuyant sur Spinoza, pour qui la haine est une « passion triste » qui nous enferme dans le ressentiment, il plaide pour une justice affranchie des émotions, fondée sur les règles, les preuves et les procédures. Il illustre son propos par des affaires emblématiques — le procès des présumés assassins de Martinez Zogo, l'assassinat du père Ola Bébé, la condamnation à mort du ministre Kamdem Ninyim en 1963 — et appelle à une « discipline intellectuelle et morale » : « demander justice sans haïr, dénoncer sans diffamer, réclamer des comptes sans condamner avant le jugement. »
DESSOUMISSION LA JUSTICE N’EST PAS LA HAINE, ET LA HAINE N’EST PAS LA JUSTICE
Note de Vincent Sosthène Fouda
Il faut savoir faire la différence entre la haine et la revendication de la justice. Cette distinction est fondamentale pour toute société qui aspire à sortir de l'arbitraire et à construire un véritable État de droit.
Lorsqu'un citoyen demande qu'une personne réponde des faits qui lui sont reprochés, il ne crée pas ces faits. Il ne fabrique ni les accusations, ni les éléments du dossier, ni les circonstances d'une affaire. Il demande simplement que les faits allégués soient examinés, que les responsabilités éventuelles soient établies et que le droit soit appliqué. Réclamer que quelqu'un réponde de ses actes n'est donc pas le condamner d'avance. C'est précisément reconnaître que nul ne devrait être au-dessus de la loi, mais que nul ne devrait non plus être privé de la présomption D'INNOCENCE. Voilà pourquoi je demande la levée de l'immunité parlementaire de #SylvestreNgouhingue et rien d'autre.
Il est tout aussi dangereux de transformer cette exigence de justice en manifestation de haine.
Chez Spinoza, notamment dans l'Éthique, la haine est une passion triste : elle correspond à une tristesse accompagnée de l'idée d'une cause extérieure. Elle nous enferme dans une relation affective à celui que nous considérons comme la cause de notre souffrance. La haine ne cherche pas nécessairement à comprendre, encore moins à réparer ; elle tend à entretenir l'affect qui nous attache à l'objet de notre ressentiment. Spinoza nous invite ainsi à ne pas laisser les passions gouverner notre jugement et nos rapports aux autres.
La justice, elle, doit s'affranchir de cette emprise. Elle ne se nourrit ni de vengeance, ni de ressentiment, ni de l'humiliation de l'adversaire. Elle procède de règles, de preuves, de procédures et de responsabilités établies. Elle n'a pas besoin de haïr pour sanctionner ; elle n'a pas besoin d'aimer pour acquitter. Le procès des présumés assassins de #MartinezZogo illustre bien mon propos.
Notre société semble aujourd'hui prisonnière d'un paradoxe préoccupant : elle réclame la justice tout en laissant prospérer la haine ; elle confond parfois la demande de vérité avec le désir de vengeance, la critique avec l'hostilité, la responsabilité avec la condamnation. Dès lors, toute exigence de reddition des comptes devient suspecte, et toute demande d'explication est interprétée comme une attaque personnelle.
C'est là que se révèle notre panne collective.
Une société qui ne sait plus distinguer la justice de la haine finit par substituer les émotions au droit, les fidélités aux principes et les appartenances à la vérité. Elle ne cherche plus à savoir ce qui s'est passé, mais qui a parlé ; elle ne s'interroge plus sur les faits, mais sur les intentions supposées de celui qui les dénonce. C'est ici que le #RevPèreJean Jacques Ola Bébé a été assassiné.
Or, la justice n'est pas une faveur accordée aux uns et refusée aux autres. Elle n'est pas davantage un instrument de règlement des comptes. Elle est une exigence commune, qui protège aussi bien celui qui accuse que celui qui est accusé. Voilà pourquoi je revendique depuis 2001 la réouverture du procès du ministre d'état #Kamdem Ninyim condamné à mort le 24 octobre 1963 à Bafoussam et exécuté le 3 janvier 1964.
Nous devons donc retrouver une discipline intellectuelle et morale : demander justice sans haïr, dénoncer sans diffamer, réclamer des comptes sans condamner avant le jugement. Et surtout, accepter que la vérité puisse déranger nos amitiés, nos convictions et nos intérêts.
Une société ne se décompose pas seulement lorsqu'elle manque de justice ; elle se décompose aussi lorsqu'elle ne sait plus réclamer la justice sans se livrer à la haine.
Car au fond, ce que nous devons combattre, ce ne sont pas les personnes que nous n'aimons pas. Ce sont l'injustice, l'impunité et l'arbitraire, quels que soient ceux qui en bénéficient.
Vincent Sosthène Fouda