Les victimes de Liyeplimal attendent toujours justice
La présence et l’influence présumée de Joël Nkouemo dans les milieux politiques et économiques camerounais est de plus en plus contestée, malgré une condamnation prononcée contre lui au Sénégal en 2015 pour faux, tentative d’escroquerie et usurpation de fonction. Il est également accusé d’avoir joué un rôle important dans l’affaire Liyeplimal et d’avoir facilité la fuite d’Émile Parfait Simb vers la Centrafrique.
Quand la République déroule le tapis rouge à un escroc condamné
Le ver est dans le fruit. Au Cameroun, un homme condamné à l’étranger pour usurpation de fonction et escroquerie circule librement dans les couloirs du pouvoir. Il serre la main des ministres, finance leurs activités, s’offre des médias et investit. Il s’appelle Joël Nkouemo. Son passé tient en quelques clics sur Google. Pourtant, personne ne semble l’avoir vu venir. Ni la police, ni la gendarmerie, ni les services de renseignement. Une question s’impose donc : à quoi servent-ils ?
Un passé à portée de clic
Il ne faut pas être espion pour connaître Joël Nkouemo. Il suffit de taper son nom dans un moteur de recherche.
En 2013, au Sénégal, il est arrêté par la Division des investigations criminelles. Il se faisait passer pour le conseiller spécial du président Macky Sall, avec de fausses cartes de visite. Chez lui, les policiers trouvent des documents de la gendarmerie classés « secret défense ». En juillet 2015, le tribunal correctionnel de Dakar le condamne à 2 ans de prison ferme pour faux en écriture privée, tentative d’escroquerie et usurpation de fonction. Tout cela a été publié, archivé, raconté par la presse sénégalaise. Les services camerounais disposent d’agents, de moyens, de réseaux diplomatiques. Comment ont-ils pu passer à côté ?
Des affaires troubles en Centrafrique
Après Dakar, Nkouemo rebondit à Bangui. En effet, à sa sortie de prison ; l’ambassadeur du Cameroun au Sénégal le confie à son homologue en RCA. Il y arrive et embarque Jean-Pierre Amougou Belinga et prend tête de Vision 4 RCA. Il ouvre au Zomloa des zomloa les portes des palais présidentiels. Vision 4 s’installe et décroche des marchés. Nkouemo, lui, devient conseiller du Premier ministre, puis du président Touadéra.
En 2020, la brouille éclate entre les deux complices. Dans un enregistrement qui fait le tour des réseaux sociaux, Amougou Belinga affirme avoir remis 400 millions de FCFA à Nkouemo et à l’ambassadeur Nicolas Nzoyoum.
Liyeplimal : Le casse du siècle
Il y a pire. Joël Nkouemo est au cœur de l’affaire Liyeplimal, la plus grande escroquerie financière qu’ait connue le Cameroun.
Liyeplimal promettait aux Camerounais la fin de la pauvreté. Elle leur a pris leurs économies. Selon l’avocate des victimes, environ 300 000 personnes ont été dépouillées, pour un montant équivalent à la moitié du budget annuel de l’État. Des fonctionnaires, des commerçants, des mères de famille y ont laissé l’épargne de toute une vie. Des couples se sont séparés ; il y a eu des suicides.
Le visage de cette arnaque s’appelle Émile Parfait Simb ; mais derrière se cache Joël Nkouemo. C’est d’ailleurs lui qui a aidé Emile Parfait Simb à fuir le Cameroun pour se réfugier en Centrafrique, où il a obtenu un passeport diplomatique centrafricain. Un homme poursuivi pour escroquerie massive quitte le territoire, s’installe chez le voisin avec un passeport diplomatique, et celui qui était au cœur de son arnaque et qui a organisé sa fuite continue de parader à Yaoundé. Où était le renseignement ?
La République à ses pieds
Dans les pays sérieux, toute personne qui approche les hautes personnalités de l’État fait l’objet d’une enquête de moralité. On vérifie qui elle est, d’où vient son argent, ce qu’elle cherche. C’est le travail élémentaire des services de sécurité.
Au Cameroun, un homme sorti de nulle part, sans fortune traçable et traînant des casseroles judiciaires, fréquente librement plusieurs ministres et hautes personnalités, jusqu’au président de l’Assemblée nationale.
Pire, selon nos informations, il les finance. Il finance les activités du ministre de la Fonction publique, Joseph Lé, notamment son fameux tour cycliste. Il finance la ministre de l’Habitat, Célestine Ketcha Courtès.Il finance le ministre de la Santé, Manaouda Malachie, qui lui accorde en retour des agréments pour ses instituts de santé. Il finance le ministre du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana….La liste n’est pas exhaustive. Voilà des membres du gouvernement aux pieds d’un escroc condamné. Lui se sert d’eux pour se fabriquer une image et pour vendre son influence au plus offrant. Un ministre qui accepte l’argent d’un tel personnage ne commet pas seulement une faute morale : il expose l’État tout entier.
Qui contrôle les médias contrôle l’opinion
Nkouemo a retenu la leçon de son mentor Amougou Belinga. Il bâtit à son tour un empire médiatique : Capitale FM, Tropic FM, Times TV. Il finance des journaux (Le témoin etc.), entretient des relais sur les réseaux sociaux et prépare une campagne pour se refaire une virginité.
Un empire médiatique est l’outil idéal pour blanchir de l’argent et une réputation, et pour faire pression sur ceux qui dérangent. On l’a vu avec Vision 4. On le voit se reconstruire sous nos yeux. Et les services chargés de protéger l’État regardent ailleurs.
Un État qui ne protège pas ses citoyens contre les escrocs finit par devenir leur complice. Les victimes de Liyeplimal attendent toujours justice.
Paul Chouta