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Qui est Succès Masra, l’un des leaders de l’opposition tchadienne ?  

E88604b0 38fa 11ed 9ae9 959994b8a64c Par H?amet Fall Diagne, B?BC Afrique

Wed, 21 Sep 2022 Source: www.bbc.com

Hamet Fall Diagne,

BBC Afrique

L’actualité politique récente au Tchad est dominée par les péripéties de la tenue du dialogue national inclusif et les convocations judiciaires avortées de Succès Masra, l’un des principaux leaders de l’opposition. Qui est cet homme politique de 39 ans, adversaire irréductible du régime au pouvoir à Ndjaména ?

Convoqué le 9 septembre au tribunal de grande instance de la capitale tchadienne, Succès Masra n’a pas pu y déférer et a rebroussé chemin, son cortège accompagné d’une centaine de sympathisants dispersé par les grenades lacrymogènes des forces de l’ordre

Convoqué à nouveau ce 12 septembre, cette convocation a été suspendue jusqu’à nouvel ordre par le procureur de Ndjaména, si on en croit le post sur la page Facebook officielle de Abdraman Koulamallah, ministre tchadien de la communication, porte-parole du gouvernement.

Qui est Succès Masra ?

Né le 30 août 1983, Succès Masra a quitté son poste d’économiste principal à la BAD (Banque Africaine de Développement) pour s’engager en politique.

En 2018, il lance son mouvement les transformateurs et s’oppose au pouvoir de Idriss Déby.

Il revendique une idéologie sociale et démocratique, fondée sur la démocratie, l’économie sociale de marché, l’équité, l’humanité et la diversité.

A l’élection présidentielle du 11 avril  2021, il décide de se présenter contre Déby mais sa candidature est rejetée parce que son parti n’était pas légalement constitué, entre autres motifs évoqués.

Déclaré vainqueur de la présidentielle, Idriss Déby meurt le 20 avril. Il est remplacé par son fils Mahamat Déby Itno, à la tête d’un conseil national de transition.

Succès Masra prend part aux manifestations de fin avril 2021 organisées contre le Conseil Militaire de Transition (CMT) et fortement réprimées.

A la suite de ces manifestations, Mahamat Déby annonce la tenue d’un dialogue national inclusif.

Succès Masra pose comme conditions la révision de la charte de la transition pour inclure ''une clause de non éligibilité de ceux qui dirigent la transition actuelle et la mise sur pied d’un autre comité d’organisation de ce dialogue.''

Que lui reproche le régime de Ndjaména ?

Suite à la suspension de sa convocation, les avocats de Succès Masra parlent ''d’une épée de Damoclès'' au-dessus de la tête de leur client. Ils dénoncent aussi ce qu’ils appellent un ''acharnement judiciaire''  contre lui ''dans le but de le priver de son droit d’exercer ses activités  politiques''.

Pour le ministre Abderaman Koulamallah, il n'en est rien : "il n'y a rien qu'on leur (Succès Masra et ses sympathisants) reproche mais tans qu'ils remettront en cause l'autorité de l’État, celle-ci s'affirmera c'est tout. Nous avons vraiment d'autres chats à fouetter que de courir derrière des personnes qui ont manisfestement envie de mettre du désordre dans le pays."

Il pense aussi que ''cette affaire a beaucoup duré et monsieur Masra lui-même prend conscience qu’il ne peut pas ad vitam aeternam remettre en cause l’autorité de l'État, il sait que la loi risque de le frapper fort.''

La suspension de la convocation de Masra participe toujours selon le ministre d’une démarche de ne pas accorder une importance outre mesure à une ''affaire qui n’en est pas une.''

''Sur les 237 partis politiques, 233 sont présents au dialogue ; Il en manque quatre, ces quatre-là ne sauraient représenter à eux-seuls l’échiquier politique national. Ils disent représenter le peuple mais le peuple ne se limite pas à 2 quartiers de Ndjaména, et encore !'' précise-t-il.

Analyse du Dr Remadji Hoinathy, chercheur principal à l’Institut d’études de sécurité de Ndjaména

Sur la dernière décennie, Masra fait partie des derniers entrants sur la scène politique tchadienne mais il a fait une entrée somme toute remarquable et en très peu de temps il a su aujourd’hui se hisser parmi les acteurs politiques les plus en vue et les opposants les plus en vue et les plus considérés par le pouvoir en place.

Comment il est parvenu à ça ? Déjà  je pense qu’il y a un certain nombre d’éléments sur lesquels il a pu capitaliser : d’abord la situation dans laquelle se trouvait la plus grande frange de la population tchadienne, la jeunesse.

En 30 ans de règne, il y a eu très peu de perspectives réelles offertes à la jeunesse et le niveau de vie en général en se basant sur un indicateur comme l’indice de développement humain du PNUD, le Tchad a relativement stagné sur ce point.

Donc il y a une colère sourde, une impatience qui grondait chez les jeunes et Masra, en tablant sur une position un peu radicale par rapport au gouvernement en place, faisant de l’égalité et de la justice son cheval de bataille, en ciblant de manière particulière la jeunesse qui est la partie la plus grande de la population tchadienne mais aussi celle qui a reçu le moins de bénéfices de 30 ans de  règne du système Déby, il a su tenir le discours qui qui pouvait permettre de fédérer cette frange de la population tchadienne.

Deuxième élément, dans sa stratégie de conquête politique, il a initié un genre de communication politique tout à fait inédite au Tchad, une occupation quasi permanente des réseaux sociaux qui lui permet d’avoir une présence permanente et une prise de position permanente sur les faits de société. Ca permettait de voir un homme politique au moins dont le discours s’intéresse aux conditions de la population.

Troisième élément, l’histoire a montré dans ce pays que la plupart des opposants caciques ont perdu de l’aura parce qu’à un moment ou un autre, ces opposants se sont acoquinés avec les régimes en place et la plupart en sont sortis très affaiblis en terme d’aura et d’influence. Mais, il apparaît comme cet acteur plus ou moins nouveau, avec peu d’accointances avec les régimes vomis par la plupart des jeunes.

Tout cela mis ensemble lui a permis d’occuper l’espace pendant que la plupart des partis d’opposition entraient en léthargie. Il a su se déployer dans les quartiers dans lesquels il est très populaire, notamment les quartiers sud de Ndjaména et rassembler autour de lui une grande partie de la jeunesse de ces quartiers.

Son intransigeance sur les questions de justice et d’équité, et vis-à-vis de la junte militaire alors que d’autres leaders politiques ont fait plusieurs allers-retours, fait partie aussi des éléments de sa stratégie.

Il a utilisé son refus du dialogue comme un moyen de pression, en organisant une fronde contre ce dialogue et le gouvernement de la transition. Ceci a créé beaucoup de tensions mais en même temps, il n’a jamais fermé la porte à des négociations avec certains acteurs comme l’UA, les médiateurs qataris et le groupe des Sages.

Maintenant, reste à savoir si le dialogue arrive à terme et Masra et les transformateurs n’y participent pas, comment vont-ils se positionner par rapport à des conclusions qui auront été prises sans eux ? Est-ce que cela ne va pas se jouer contre lui en terme de possibilité de participer au reste de  la transition ou de participation aux échéances électorales à venir ?

Source: www.bbc.com