Affaire de trafic d'or : Comment Baboke aurait pu transformer les 360 communes à lui seul

Oswald Baboke JA Le véritable débat dépasse l'or lui-même

Tue, 14 Jul 2026 Source: www.camerounweb.com

En s'appuyant sur l'hypothèse de plus de 40 tonnes d'or valorisées à environ 2 400 milliards de FCFA, on peut conclure qu'une part importante de cette richesse aurait pu être investie dans le développement des 360 communes du pays.

Au-delà des controverses entourant la disparition présumée de plus de quarante tonnes d'or des circuits officiels de commercialisation, une interrogation majeure mérite d'être posée : quelle valeur économique cette ressource aurait-elle pu créer si elle avait été entièrement captée, fiscalisée et réinvestie dans le développement local ?

Sans préjuger des responsabilités ni des conclusions d'éventuelles enquêtes, cette analyse explore le coût d'opportunité d'une telle manne. À partir d'hypothèses économiques prudentes et des meilleures pratiques observées dans plusieurs pays producteurs de ressources minières, elle propose un modèle d'allocation optimale de cette richesse aux 360 communes camerounaises.

L'exercice met en lumière la capacité qu'aurait une gouvernance efficace des ressources naturelles à accélérer la transformation structurelle des territoires, réduire les disparités régionales et renforcer l'autonomie financière des collectivités territoriales décentralisées.

L'économie des ressources naturelles ne se résume jamais aux volumes extraits. Elle se mesure surtout à la capacité d'un État à transformer ces richesses en infrastructures, en capital humain, en investissements productifs et en prospérité durable. C'est précisément cette logique qui sous-tend la notion de coût d'opportunité.

La récente controverse portant sur la disparition présumée de plus de quarante tonnes d'or des circuits officiels remet au premier plan une problématique ancienne au Cameroun : celle de la maîtrise de la chaîne de valeur minière. Au-delà des débats politiques ou judiciaires, cette situation invite à une réflexion économique plus large : quel aurait été l'impact de ces ressources si elles avaient été intégralement contrôlées, commercialisées et redistribuées dans une logique de développement territorial ?

L'exercice proposé ici repose sur une hypothèse de politique publique. Il ne vise ni à établir des responsabilités ni à confirmer les quantités évoquées, mais à illustrer le potentiel économique que représenterait une gestion optimale des ressources aurifères.

ENCADRÉ ANALYTIQUE

Les chiffres présentés ci-après constituent des simulations économiques fondées sur des hypothèses de valorisation de l'or et des principes de finances publiques. Ils ne doivent pas être interprétés comme une estimation des pertes effectivement subies par l'État.

LE COÛT D'OPPORTUNITÉ D'UNE RESSOURCE NATURELLE

En économie publique, le coût d'opportunité désigne la valeur des bénéfices auxquels une société renonce lorsqu'une ressource n'est pas utilisée de manière optimale.

Appliqué aux ressources minières, ce concept dépasse largement la seule perte de recettes fiscales. Chaque kilogramme d'or qui échappe au contrôle officiel représente potentiellement des routes non construites, des écoles non financées, des centres de santé inexistants, des réseaux d'eau non réalisés ou encore des milliers d'emplois qui ne verront jamais le jour.

Dans les pays ayant réussi leur transition grâce aux ressources naturelles, comme le Botswana avec le diamant ou la Norvège avec le pétrole, la véritable richesse ne réside pas uniquement dans l'extraction, mais dans la transformation de cette rente en investissements productifs.

Autrement dit, l'or n'est qu'un moyen ; le développement demeure la finalité.

COMBIEN REPRÉSENTERAIT PLUS DE QUARANTE TONNES D'OR ?

Pour mesurer l'ordre de grandeur, retenons une hypothèse prudente.

Quarante tonnes correspondent à environ 40 000 kilogrammes, soit près de 1,29 million d'onces troy. En retenant un prix moyen international voisin de 3 300 dollars l'once, la valeur brute de cette production dépasserait 4,2 milliards de dollars, soit environ 2 400 milliards de FCFA selon un taux de change proche de 580 FCFA pour un dollar.

Naturellement, cette valeur ne représente pas la recette nette de l'État. Il faudrait en déduire les coûts d'exploitation, les investissements, les rémunérations des opérateurs, les frais logistiques ainsi que les différents prélèvements.

Mais même en considérant que seule une partie de cette richesse revienne effectivement aux finances publiques sous forme de taxes, de redevances, de dividendes publics ou de participations de l'État, le potentiel financier resterait considérable.

Une enveloppe publique représentant seulement 50 % de cette valeur avoisinerait encore 1 200 milliards de FCFA.

À titre de comparaison, cette somme dépasse largement le budget annuel cumulé de nombreux ministères techniques.

UNE PÉRÉQUATION NATIONALE AU SERVICE DES 360 COMMUNES

Comment répartir efficacement une telle manne ?

La logique économique plaide pour la création d'un Fonds national de développement communal alimenté par les revenus miniers.

Une clé de répartition équilibrée pourrait s'articuler autour de plusieurs critères pondérés :

• 30 % selon la population ;

• 25 % selon le déficit en infrastructures ;

• 15 % selon le niveau de pauvreté ;

• 10 % selon l'enclavement ;

• 10 % selon la superficie ;

• 5 % selon le potentiel économique local ;

• 5 % selon la qualité de la gouvernance communale.

Cette approche permettrait de concilier équité territoriale et efficacité économique.

Les communes les plus peuplées recevraient davantage de ressources pour répondre aux besoins sociaux, tandis que les territoires les plus enclavés bénéficieraient d'une compensation spécifique afin de réduire les inégalités spatiales.

Parallèlement, la prise en compte des performances de gouvernance encouragerait les collectivités à améliorer la qualité de leur gestion budgétaire.

TROIS SCÉNARII DE RÉPARTITION POSSIBLES

Une première option consisterait à répartir les ressources de manière strictement égalitaire.

Avec une enveloppe hypothétique de 1 200 milliards de FCFA, chacune des 360 communes recevrait environ 3,3 milliards de FCFA.

L'avantage réside dans la simplicité et l'équité apparente.

Son inconvénient est de ne pas tenir compte des besoins réels des territoires.

Le deuxième scénario privilégierait une répartition pondérée selon les indicateurs socio-économiques précédemment évoqués.

Certaines communes fortement peuplées ou particulièrement enclavées pourraient ainsi recevoir entre 5 et 8 milliards de FCFA, tandis que d'autres bénéficieraient de montants plus modestes.

Enfin, un troisième scénario pourrait réserver près de 20 % des ressources à un fonds compétitif.

Les communes présenteraient des projets de développement évalués selon des critères objectifs : rentabilité économique, création d'emplois, impact social, durabilité environnementale et capacité d'exécution.

Ce mécanisme favoriserait l'innovation territoriale tout en renforçant la culture de la performance dans les administrations locales.

QUE POURRAIT FINANCER UNE COMMUNE ?

Avec une dotation moyenne comprise entre 3 et 5 milliards de FCFA, les perspectives deviennent particulièrement concrètes.

Une commune pourrait simultanément aménager plusieurs dizaines de kilomètres de routes rurales, construire deux ou trois centres de santé intégrés, édifier plusieurs écoles primaires ou secondaires modernes, développer des réseaux d'adduction d'eau potable, renforcer l'électrification des villages, créer des marchés modernes et aménager des plateformes de stockage agricole.

Les investissements productifs seraient tout aussi déterminants.

Des centres de transformation du manioc, du cacao, du café, du maïs ou des fruits permettraient d'augmenter la valeur ajoutée locale.

Les bassins piscicoles communautaires favoriseraient la sécurité alimentaire.

Des incubateurs agricoles accompagneraient les jeunes entrepreneurs.

La numérisation des services communaux améliorerait la collecte des recettes fiscales locales.

Des centres de formation professionnelle répondraient aux besoins des entreprises locales en compétences qualifiées.

Ainsi, la rente minière deviendrait un puissant levier de diversification économique.

L'EFFET MULTIPLICATEUR SUR L'ÉCONOMIE NATIONALE

Les bénéfices ne se limiteraient pas aux infrastructures.

Chaque chantier générerait des emplois directs dans le bâtiment, les travaux publics, les transports et les services.

Les entreprises locales bénéficieraient de nouveaux marchés.

Les revenus distribués alimenteraient la consommation intérieure.

Les collectivités augmenteraient leurs recettes fiscales grâce au développement de nouvelles activités économiques.

L'amélioration des infrastructures réduirait également les coûts logistiques supportés par les entreprises, renforçant ainsi leur compétitivité.

L'effet multiplicateur de la dépense publique amplifierait progressivement la croissance économique nationale.

Autrement dit, un franc investi dans les territoires produit généralement davantage qu'un franc immobilisé.

LES LEÇONS DES PAYS PRODUCTEURS

Plusieurs pays démontrent que la richesse minière peut devenir un véritable moteur de développement.

Le Botswana a consacré une part importante des revenus du diamant à l'éducation, aux infrastructures et à la santé, tout en maintenant une discipline budgétaire remarquable.

Le Ghana a renforcé son cadre légal afin d'assurer une redistribution plus transparente des revenus miniers vers les collectivités locales.

La Tanzanie a progressivement accru les exigences de contenu local et de participation nationale dans les projets extractifs.

La Namibie a développé une gouvernance relativement stable de ses ressources minières en favorisant les partenariats avec les investisseurs.

Le Chili a bâti une partie de sa stabilité macroéconomique grâce à une gestion prudente des revenus du cuivre.

La Norvège demeure la référence mondiale avec son fonds souverain, qui transforme les revenus pétroliers en épargne de long terme destinée aux générations futures.

Le Burkina Faso, enfin, cherche à renforcer progressivement la contribution de son secteur aurifère au financement des investissements publics, illustrant la volonté de plusieurs États africains de mieux valoriser leurs ressources minières.

Ces expériences montrent qu'il n'existe pas un modèle unique, mais un principe commun : la qualité des institutions détermine largement la capacité d'un pays à convertir ses ressources naturelles en développement.

UNE GOUVERNANCE MINIÈRE À RÉINVENTER

La valorisation optimale des ressources minières suppose des réformes institutionnelles ambitieuses.

La première consiste à renforcer la traçabilité numérique de toute la chaîne de valeur grâce à des plateformes digitales permettant de suivre chaque kilogramme extrait jusqu'à sa commercialisation.

La seconde repose sur une transparence accrue des recettes publiques avec la publication régulière des revenus miniers, conformément aux meilleures pratiques internationales.

Des audits indépendants devraient être systématiquement réalisés sur les volumes produits, les exportations et les recettes fiscales.

La création d'un fonds souverain permettrait d'épargner une partie des recettes afin de protéger l'économie contre la volatilité des cours internationaux.

Un fonds intergénérationnel garantirait que les richesses non renouvelables profitent également aux générations futures.

Enfin, un Fonds national de développement communal assurerait une redistribution transparente et prévisible vers les collectivités territoriales décentralisées.

Une telle architecture renforcerait simultanément la confiance des investisseurs, la discipline budgétaire et l'efficacité de la dépense publique.

AU-DELÀ DE L'OR, UNE QUESTION DE CHOIX ÉCONOMIQUE

L'analyse du coût d'opportunité rappelle une évidence souvent oubliée : une ressource naturelle n'a de valeur que par l'usage collectif qui en est fait.

Les pays qui ont transformé leurs richesses minières en prospérité durable sont ceux qui ont investi prioritairement dans le capital humain, les infrastructures, la diversification productive et la qualité des institutions.

Dans cette perspective, la question essentielle n'est pas seulement de savoir combien de tonnes d'or ont été produites ou commercialisées, mais comment les revenus issus de cette production peuvent être captés, sécurisés, redistribués et investis de manière transparente.

Pour un pays comptant 360 communes aux besoins immenses, une gouvernance moderne des ressources minières pourrait devenir un puissant accélérateur de la décentralisation, de la cohésion territoriale et de la transformation économique.

Au fond, le véritable débat dépasse l'or lui-même. Il porte sur la capacité des institutions à convertir une richesse épuisable en actifs durables : des écoles, des hôpitaux, des routes, des entreprises, des compétences et des opportunités. C'est cette transformation qui constitue, partout dans le monde, la véritable mesure de la richesse d'une nation.

Adrien Macaire

Source: www.camerounweb.com