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Bois volés, temples souillés au Cameroun : les Vietnamiens au banc des accusés

Tue, 16 Nov 2021 Source: Confidentiel N°115

Les conséquences néfastes du commerce du bois entre le Cameroun et le Vietnam sur les populations et les forêts camerounaises. Une enquête inédite menée par le Centre pour l’Environnement et le Développement (CED) et l’EIA (Environmental Investigation Agency) a permis de révéler qu’un groupe de sociétés vietnamiennes opérant au Cameroun est au cœur de l'essor du commerce illégal du bois entre le Cameroun et le Vietnam.

En quelques années seulement, le Vietnam est devenu le deuxième plus grand marché du bois camerounais (après la Chine), tandis que le Cameroun est devenu le premier fournisseur de grumes tropicales du Vietnam (soit une valeur de 25% des grumes importées de 2016 à 2019). Au Vietnam, les grumes camerounaises ont remplacé les essences d'Asie du SudEst qui alimentaient le marché auparavant. De nombreuses sources ont confié aux enquêteurs infiltrés d'EIA que d’impressionnantes quantités de grumes africaines de l’essence tali (Erythrophleum ivorense) sont désormais très répandues au Vietnam, où elles sont devenues le matériau principal pour la construction et la rénovation de temples à travers le pays. Les sanctuaires spirituels vietnamiens sont ainsi souillés par un commerce qui porte préjudice aux populations et aux forêts camerounaises. Les grumes constituent la grande majorité (une valeur de 73% de 2016 à 2019) du commerce de bois entre le Cameroun et le Vietnam, et génèrent peu d'emplois et aucune valeur ajoutée au Cameroun. En outre, les trois années d’investigation d’EIA ont révélé que la croissance exponentielle du commerce de bois entre le Cameroun et le Vietnam se fonde sur des stratagèmes choquants et des activités illégales.

La violation généralisée des lois sur l'exportation

Afin de maximiser leurs bénéfices, certaines sociétés vietnamiennes spécialisées dans le commerce du bois violent régulièrement les lois camerounaises. Notamment la loi dressant la liste des essences dont l'exportation est interdite sous forme de grumes, et celle qui limite la taille des produits dérivés transformés autorisés à l'exportation. Les sociétés vietnamiennes font régulièrement de fausses déclarations - grâce à leurs intermédiaires locaux - concernant aussi les essences exportées au Vietnam. Les principales compagnies maritimes, notamment AP Moller - Maersk (Maersk), Mediterranean Shipping Company SA (MSC), la Compagnie Maritime d'Affrètement-Compagnie Générale Maritime (CMACGM), China Ocean Shipping Company Limited (COSCO) et Sinoway Shipping Ltd. (Sinoway) jouent un rôle clé dans le transport de bois entre le Cameroun et le Vietnam.

L’exploitation illégale et le non-respect des aires protégées

Plusieurs sociétés vietnamiennes misent sur des grumes d'origine illégale, notamment celles issues des parcs nationaux et, au moment de la rédaction de ce rapport, de la zone tampon d'un site du patrimoine mondial de l'Organisation des Nations unies pour l'Education, la Science et la Culture (UNESCO).

Des opérations de blanchiment couvertes par la paperasse

Afin de répondre aux exigences des autorités vietnamiennes, plusieurs des sociétés qui font le commerce du bois ont concentré leurs efforts sur l'obtention de documents camerounais, en faisant abstraction de l'origine réelle du bois mis sur le marché vietnamien. Par exemple, un responsable de Dai Loi Trading Co. Ltd. (Công ty TNHH Thương Mại Đại Lợi, «Dai Loi»), la plus grande société vietnamienne installée au Cameroun, et par ailleurs l'un des trois plus grands importateurs de bois au Vietnam, a déclaré se moquer éperdument de l’origine du bois qu'elle met sur le marché vietnamien même si ce bois devait provenir d’un groupe terroriste, pourvu que les «bons documents» soient fournis. Les grumes illégales qui entrent dans les scieries vietnamiennes au Cameroun sont rapidement découpées pour effacer toute trace de leur origine illégale.

L’évasion fiscale

Le commerce du bois entre le Cameroun et le Vietnam ne contribue guère à améliorer les recettes de l'État camerounais, les transactions financières étant souvent clandestines. Elles se font en espèces et reposent sur des déclarations erronées. Entre 2014 et 2017, les exportateurs du Cameroun ont déclaré 308 millions de dollars US de moins que les importateurs du Vietnam.

Les violations du droit du travail

Certaines sociétés vietnamiennes opèrent en violation de la législation du travail camerounaise. Elles emploient, par exemple, des travailleurs sur des périodes importantes sans contrat écrit et au mépris des règles relatives à la protection des travailleurs dans les parcs à bois et scieries. Ces sociétés, par ailleurs, oppriment et maltraitent les travailleurs camerounais – généralement payés moins de sept dollars par jour – et profitent de la situation économique désastreuse du pays pour briser les grèves et mettre de côté les revendications des travailleurs camerounais visant à de meilleures conditions de travail. Les responsables de plusieurs sociétés vietnamiennes au Cameroun ont, à maintes reprises, répété aux enquêteurs d’EIA que leur objectif était de gagner autant d'argent que possible, au plus vite, avant que la loi et les autorités camerounaises ne réglementent et contrôlent davantage le secteur.

Un responsable de Xuan Hanh a confié aux enquêteurs : «Pour l'instant, nous travaillons ici. Nous allons partir quand nous ne serons plus en mesure de gagner de l'argent.» Les opérations de ces sociétés vietnamiennes ont sapé les efforts de longue date pour une meilleure gouvernance forestière au Cameroun, en particulier dans le cadre de l’Accord de partenariat volontaire (APV) entre le Cameroun et l’Union européenne (UE). Elles ont également des répercussions profondes sur le Vietnam. Alors que le bois illégal, sur le plan social, économique et environnemental, est devenu la principale source en approvisionnement de grumes tropicales du Vietnam, le pays et sa kyrielle d'entreprises de transformation se retrouvent fortement dépendants d'une source illégale et non durable de matières premières.

Les grumes camerounaises contaminées, en raison de leur abondance, de leur taille et de leur prix déloyal, ont rapidement remplacé les essences traditionnelles et sont devenues, selon les informateurs d’EIA, la principale source de bois utilisé pour la construction et la rénovation des temples au cours des cinq dernières années. Le volume des importations de produits dérivés illégaux du Cameroun constitue un défi concret et pressant pour le processus APV en cours au Vietnam, au moment où le pays a récemment annoncé son Système d'assurance de la légalité du bois (VNTLAS). Un éventail unique d'opportunités et de leviers existe pour mettre fin au commerce nuisible. Les processus APV en cours dans les deux pays sont importants. La récente opération lancée par la Direction générale des douanes du Cameroun contre l'exportation illégale de bois pourrait également être d’un grand apport. En outre, la mise en œuvre au Cameroun des mesures concrètes que les principales compagnies maritimes viennent de prendre dans d'autres pays africains pour lutter contre le trafic de bois pourrait changer la donne.

Destruction des forêts, des opérations dans la clandestinité

Selon l’enquête d'EIA, 19 sociétés vietnamiennes de commerce de bois opèrent actuellement au Cameroun. Ces sociétés sont les principaux opérateurs à l'origine de l'essor du commerce du bois entre le Cameroun et le Vietnam. Elles se trouvent, en majorité, aux alentours du port de Douala, pour des raisons logistiques. La plupart d'entre elles font profil bas et opèrent derrière de hautes clôtures et des portes fermées, sans indication évidente de leurs noms ou activités. Comme plusieurs entrepreneurs l'ont expliqué aux enquêteurs infiltrés d'EIA, des opérations commerciales de grande envergure se déroulent derrière ces portes fermées et ces façades trompeuses. Une société vietnamienne typique de premier rang établie au Cameroun exporte généralement un minimum de 2 500 grumes par mois, soit un total de 30 000 à 40 000 mètres cubes de grumes commercialisées en moyenne par an. Un responsable de la société Xuan Han a expliqué aux enquêteurs infiltrés d'EIA la nature des activités et le rôle de la scierie établie dans la ville de Douala : « EIA : Etesvous des fabricants ? Xuan Han : Non, nous sommes juste des commerçants. Lorsque le bois arrive, nous le scions en grumes équarries et nous le vendons. Nous ne fabriquons rien. »

Les sociétés commerciales vietnamiennes ont établi un modèle commercial d'une simplicité trompeuse. Pendant des années, ces sociétés ont acheté de grands volumes de bois illégal et non durable, afin d'exporter une grande partie sous forme de grumes. Une plus petite partie est transformée en planches surdimensionnées ou en grumes équarries, en violation des lois camerounaises en matière d’exportation. Ce modèle repose sur des relations que les sociétés vietnamiennes tissent avec des fournisseurs de bois qui offrent des grumes illégales/non durables fraîchement coupées, mais aussi avec des facilitateurs qui permettent l'exportation de produits dérivés en violation de la réglementation camerounaise en matière d’exportation. Les sociétés commerciales vietnamiennes, exclues de la gestion à long terme de la forêt et de l'exportation officielle du bois, effectuent la plupart des paiements en espèces, et offrent des pots-de-vin de la même manière. Elles font profil bas et essaient de passer inaperçues dans le secteur de l’exploitation des forêts camerounaises jusqu'à présent. Voici ce qu’en dit une source bien introduite à ce sujet : « Source D : Ce ne sont pas elles qui violent directement la loi, mais elles «chargent» des sociétés camerounaises de le faire, et ces sociétés camerounaises ont bien sûr la «relation» requise pour cela. Ce sont également ces sociétés qui vont s'occuper des procédures d'exportation. » Dans la plupart des cas, les sociétés vietnamiennes n'exportent pas elles-mêmes, mais s'appuient sur des agents ou des «transitaires » camerounais pour gérer l'ensemble du processus d'exportation, ainsi que le versement d’éventuels pots-de-vin aux autorités camerounaises. Le responsable de My Doan affirme : « Même lorsque nos scieries sont grandes, nous « n’exportons » pas. Je veux dire que nos noms ne figurent même pas sur les [connaissements]».

Grâce à ce système, les sociétés vietnamiennes ont établi une zone tampon entre elles et l'exportation illégale du bois. D’après les constats des enquêteurs d'EIA, la relation entre les sociétés vietnamiennes et leur transitaire est très étroite, comme c'est le cas entre Dai Loi, Hai Duong et leur transitaire KN and Co Ltd. (KN-CO), qui exploite également une scierie. Dans une conversation en particulier, les enquêteurs d'EIA ont appris que les représentants de Dai Loi et de Hai Duong, inquiets du grand volume des exportations déclarées par KN-CO en leur nom, envisageaient de demander à cette entreprise de créer une filiale dédiée afin de diminuer artificiellement le volume des exportations : «Hai Duong : Pour le moment, il n'y a que KN-CO, n’est-ce pas? Dai Loi : Oui, seulement KNCO. Je vais bientôt les rencontrer pour leur demander de créer une autre société, contrairement à l'année dernière…Il ressort des statistiques qu'ils ont exporté 26 000 mètres cubes de bois scié. Ils ont, à eux seuls, exporté 26 000 mètres cubes. Ils seront probablement remarqués un jour ou l'autre. [...] Hai Duong : Vous voulez donc vous asseoir avec [nom du propriétaire de KN-CO] pour créer la société ? Dai Loi : Tout d'abord, nous allons lui dire ce soir qu'elle doit créer une nouvelle société. KN-CO va alors exister juste pour offrir des services à d'autres sociétés. Et cette nouvelle société sera exclusivement réservée à nos scieries. Uniquement pour nos produits… sinon… seulement l'année dernière, ils ont exporté 26 000 mètres cubes de bois scié et 7 000 mètres cubes de bois ronds. Si cette scierie fonctionne cette année, elle devra peut-être exporter entre 40 et 50 000 mètres cubes. »

Un responsable d'AFA a soutenu que le rôle principal du « transitaire » est de «résoudre les problèmes pour vous ». Il déclare ainsi : «Nous avons chargé des milliers de conteneurs, sans problème». Avant de poursuivre : « EIA : Nous souhaitons rencontrer des personnes qui se trouvent au sommet. AFA : Je peux vous présenter des personnes de haut niveau qui sont très proches du frère du Président. La dame m'aide à charger les conteneurs et son mari est un membre de la famille du plus jeune frère du président. Ce sont des personnes très haut placées. EIA : Leurs services sont-ils coûteux ? AFA : Oui, ils sont chers. Mais vous devez discuter avec le couple. [...] Vous ne perdrez même pas un dollar. Ce sont des personnes très importantes. Nous travaillons ensemble depuis 10 ans, c’est une longue relation. Même mon usine est désormais sous la supervision d’autres personnes [les fonctionnaires qui viennent faire le contrôle].»

L’utilisation du cash pour payer les fournisseurs permet aux sociétés vietnamiennes de ne laisser presque aucune trace concernant leur rôle dans ce secteur d’activités, et de s'assurer en même temps un approvisionnement régulier. Comme l'a résumé un responsable de Xuan Han : «ici, tout se gère en espèces. Il faut des espèces, des espèces et encore des espèces ». Un responsable d'AFA s’est confié aux enquêteurs infiltrés d'EIA : «AFA : Chaque semaine, nous devons transférer environ 50 millions de francs CFA [du Vietnam au Cameroun], soit plus de 100 000 euros. Chaque semaine, nous devons envoyer de l'argent liquide. EIA : La totalité de l’argent en espèces ? Seulement pour la vente des produits ? AFA : Non, pour acheter le bois. Nous connaissons la mentalité des gens. Lorsqu’ils viennent avec les camions dans notre usine, nous devons les payer en espèces pour qu'ils déchargent le bois. Comme vous pouvez d'ailleurs le constater. » Le commerce au comptant a permis aux sociétés vietnamiennes d'acquérir du bois d'origine illégale et non durable depuis des années, mais aussi d’éviter de payer des impôts.

Source: Confidentiel N°115