L’avenir des complexes de Mbandjock et Nkoteng dépend donc de plusieurs décisions
La crise de la SOSUCAM s’aggrave avec 99,1 milliards de FCFA de pertes cumulées entre 2020 et 2025 et une forte baisse de son chiffre d’affaires.
La crise de la Société sucrière du Cameroun dépasse désormais ses comptes déficitaires. Autour du projet de départ de Somdia se croisent une confrontation au sein du groupe Castel, un bras de fer avec le gouvernement camerounais et les revendications des travailleurs. L’enjeu est de déterminer qui financera et contrôlera la prochaine étape industrielle de Sosucam.
Selon l’analyse des comptes de Somdia publiée le 29 septembre 2026, Sosucam a accumulé 151,1 millions d’euros de pertes entre 2020 et 2025, soit environ 99,1 milliards FCFA. Le chiffre concerne les pertes de la filiale camerounaise, et non celles de l’ensemble du groupe. Les deux derniers exercices concentrent environ 52,6 milliards FCFA : 22,3 milliards en 2024 et 30,3 milliards en 2025.
Sur cette période, l’activité s’est également contractée. Le chiffre d’affaires est passé d’environ 112,9 millions d’euros en 2022 à 77,3 millions en 2025, soit une baisse calculée de 31,5 %. Les recapitalisations n’ont pas rétabli la rentabilité : 34,2 milliards FCFA de comptes courants d’actionnaire ont été convertis en capital en 2023 et 2024. Il s’agit d’une transformation de créances en fonds propres, qui ne doit pas être présentée comme autant de liquidités nouvelles versées au moment des opérations.
La première bataille oppose deux orientations au sein de Castel. Gregory Clerc, directeur général du groupe, soutient le désengagement. Romy Castel, fille du fondateur Pierre Castel, s’y oppose et défend le maintien de Sosucam dans le périmètre du groupe, avec un soutien envisagé de Boissons du Cameroun. Le différend porte donc autant sur la stratégie industrielle que sur le pouvoir de décision.
La direction conteste toutefois l’idée d’une opération préparée à l’insu de Romy Castel. Selon les communiqués de Somdia et de DF Holding, elle avait été convoquée à cinq conseils d’administration entre novembre 2025 et juin 2026, durant lesquels l’avenir de Sosucam avait été examiné. Cette réponse établit la position du groupe ; elle ne tranche pas les contestations portant sur sa gouvernance.
La deuxième bataille se joue avec Yaoundé. Une correspondance des services du Premier ministre, datée du 10 août 2026, demandait la suspension immédiate des démarches de cession dans l’attente de l’examen du dossier par un comité stratégique. L’accord annoncé trois jours plus tard s’inscrit donc dans un calendrier particulièrement conflictuel. Le gouvernement invoque notamment les intérêts stratégiques de l’État et sa propriété des terres louées à Sosucam.
Le consortium annoncé comprend Joseph Pagop Noupoué, Henriette Noutchougouin, William Nkontchou, Igor Djoukwé et Marcel Tchagongom. Son projet prévoit 210 millions d’euros d’investissements pluriannuels, soit 137,7 milliards FCFA, notamment pour moderniser les installations et développer l’irrigation. Cette enveloppe constitue un programme d’investissement annoncé, pas un prix de rachat établi. Les modalités de financement et le calendrier de décaissement restent essentiels pour apprécier sa solidité.
Une autre divergence mérite clarification : l’annonce de cession évoque 82 % du capital, alors que les comptes 2024 analysés par Investir au Cameroun indiquent 88,36 % détenus par Somdia. Le média précise ne pas avoir trouvé d’explication publique permettant de rapprocher ces deux pourcentages.
La troisième bataille concerne les salariés et le partage du coût du redressement. Dans un livre blanc de juillet 2026, l’intersyndicale réclame la levée des mesures d’austérité appliquées depuis novembre 2024, un fonds garantissant les droits des travailleurs avant toute cession et un plan d’investissement triennal contraignant. Les syndicats contestent ainsi une sortie qui ne sécuriserait pas les engagements sociaux et industriels.
La crise sociale avait déjà perturbé la production en 2025. Lors d’un point de presse du 19 février 2025, la direction avait évalué à plus de 5 milliards FCFA les pertes liées aux événements entourant la grève, évoquant 970 hectares brûlés et environ 50 000 tonnes de cannes détruites. Ce chiffrage patronal est contesté par les représentants des travailleurs, qui demandent une vérification contradictoire.
L’avenir des complexes de Mbandjock et Nkoteng dépend donc de plusieurs décisions encore imbriquées : validation de l’opération, financement de la modernisation, continuité de la production et garanties sociales.
Boris Bertolt