Le prochain chapitre sera celui de l'identification des responsabilités individuelles
L’affaire Glencore au Cameroun entre dans une nouvelle phase judiciaire après la condamnation, en 2022 au Royaume-Uni, de Glencore Energy UK pour des faits de corruption liés notamment à ses opérations avec la SNH et la SONARA. Le volet camerounais reste toutefois marqué par une question centrale : l’identité d’éventuels bénéficiaires des paiements litigieux, qui ne sont pas publiquement identifiés ni condamnés à ce stade.
Une entreprise condamnée, six anciens dirigeants et traders poursuivis au Royaume-Uni, une plainte déposée au Cameroun et, toujours, une question centrale sans réponse publique : qui sont les éventuels bénéficiaires camerounais des paiements litigieux ? Alors que le procès britannique est désormais fixé à octobre 2027, l’affaire Glencore entre dans une nouvelle phase. Entre les faits déjà établis par la justice britannique, les accusations qui devront encore être démontrées devant un tribunal et les investigations attendues au Cameroun, voici où en est réellement le dossier — et ce que pourraient être ses prochaines étapes.
Tout commence par une affaire de corruption internationale
L’affaire Glencore n’est pas née au Cameroun. Elle est le prolongement d’une vaste enquête internationale visant le géant suisse du négoce des matières premières et ses activités pétrolières en Afrique.
En 2022, Glencore Energy UK a reconnu devant la justice britannique avoir participé à des pratiques de corruption liées à ses opérations pétrolières dans plusieurs pays africains. Le groupe a plaidé coupable à sept chefs d’accusation au Royaume-Uni, dont cinq liés à des faits de corruption et deux à son défaut de prévention de la corruption.
La justice britannique a établi que des paiements avaient été effectués par l'intermédiaire d'agents, d'intermédiaires et de collaborateurs de Glencore afin d'obtenir ou de conserver des avantages commerciaux dans plusieurs pays, dont le Cameroun.
Le volet camerounais concerne principalement les relations entre Glencore, la Société nationale des hydrocarbures (SNH) et la Société nationale de raffinage (SONARA).
Les documents judiciaires britanniques décrivent une relation commerciale ancienne. Glencore achetait notamment du pétrole camerounais et vendait également du brut à la SONARA.
C’est dans le cadre de ces opérations commerciales que la justice britannique a retenu l’existence de paiements destinés à influencer des responsables d'entreprises pétrolières publiques camerounaises.
Mais une distinction essentielle doit être faite : la condamnation de Glencore est un fait judiciaire établi ; l'identification et la responsabilité pénale individuelle d'éventuels bénéficiaires camerounais restent une autre question.
Le volet camerounais : des millions de dollars et un système de paiements en espèces
Les éléments produits devant la justice britannique donnent au dossier une dimension particulièrement troublante.
Dans le volet camerounais retenu par le tribunal, les documents judiciaires font état de paiements d'un montant de 10 532 712 euros, destinés notamment à favoriser les intérêts commerciaux de Glencore au Cameroun.
Le mécanisme décrit par la justice britannique reposait notamment sur l'utilisation d'une société intermédiaire et sur d'importants retraits en espèces.
Une partie des fonds était versée par l'intermédiaire d'une société identifiée dans les documents judiciaires comme NG Ltd. Les sommes étaient ensuite retirées en espèces au Nigeria et acheminées vers le Cameroun.
D'autres retraits étaient effectués directement à partir des bureaux de Glencore en Suisse. Le jugement britannique relève notamment des retraits importants présentés officiellement comme des dépenses de bureau ou des frais liés à l'activité commerciale.
Le tribunal britannique a décrit des retraits en espèces particulièrement importants. L'un des premiers, effectué en mars 2012, était présenté comme destiné à des « light crude oil – Cameroon entertainment » et portait sur 225 000 euros. D'autres retraits, souvent supérieurs à 200 000 euros, ont suivi.
Le terme employé dans les documents judiciaires est particulièrement important : ces fonds étaient destinés à des paiements corruptifs.
Selon le jugement, des responsables de la SNH auraient été visés afin de permettre à Glencore de conserver son statut d'acheteur privilégié et d'obtenir des contrats à terme.
Concernant la SONARA, les paiements auraient eu pour objectif de favoriser la vente de pétrole brut à la société camerounaise à des conditions avantageuses pour Glencore.
Mais là encore, le jugement condamne Glencore. Il ne constitue pas, à lui seul, une condamnation nominative de responsables camerounais.
Ce que la justice britannique a déjà tranché
Il faut donc partir de ce qui est juridiquement acquis.
Glencore Energy UK a plaidé coupable devant la justice britannique en 2022. La société a été condamnée et sanctionnée pour les faits de corruption retenus contre elle.
Cette condamnation constitue le socle judiciaire de toute la suite du dossier.
Elle signifie qu'il ne s'agit plus simplement d'une rumeur, d'une accusation de presse ou d'une dénonciation politique : la participation de Glencore à un système de corruption a été reconnue judiciairement au Royaume-Uni.
En revanche, cette condamnation ne permet pas automatiquement de répondre à toutes les questions qui intéressent le Cameroun.
Qui a reçu les fonds ?
Qui les a éventuellement sollicités ?
Qui les a distribués ?
Quels responsables étaient en fonction au moment des opérations ?
Quels contrats ont été obtenus ou maintenus grâce à ces paiements ?
Les bénéficiaires étaient-ils uniquement des responsables opérationnels ou d'autres personnes intervenaient-elles dans la chaîne?
Ce sont précisément ces questions qui donnent au volet camerounais toute son importance.
La question centrale : qui sont les éventuels bénéficiaires camerounais?
C'est probablement le principal angle mort du dossier.
Les documents judiciaires britanniques parlent de paiements destinés à des responsables de la SNH et de la SONARA. Mais les documents publics consultés ne donnent pas une liste nominative permettant d'établir la responsabilité pénale individuelle de responsables camerounais.
Cette distinction est capitale.
Il serait juridiquement imprudent de transformer une description institutionnelle — « responsables de la SNH » ou « responsables de la SONARA » — en accusation contre des personnes déterminées.
La question de l'identité des éventuels bénéficiaires reste donc ouverte dans l'espace public.
La SNH elle-même a indiqué avoir cherché à obtenir les informations permettant d'identifier les éventuels complices camerounais. Dans un communiqué publié en août 2024, elle expliquait avoir saisi le Tribunal criminel spécial de Yaoundé le 6 novembre 2023 afin précisément de contribuer à l'identification des complices camerounais.
Le rapport ITIE Cameroun relatif à 2022 indique également que la SNH avait sollicité l'accès aux éléments de preuve détenus à l'étranger et que des informations avaient été transmises à la Commission nationale anti-corruption.
Autrement dit, le dossier camerounais ne devrait pas être traité comme si les bénéficiaires avaient déjà été judiciairement identifiés.
Ils devront l'être par une enquête et, le cas échéant, par une procédure contradictoire.
Yaoundé a saisi la justice : mais où en est réellement la procédure ?
La SNH a officiellement déposé une plainte devant le Tribunal criminel spécial (TCS) de Yaoundé le 6 novembre 2023.
En novembre 2024, elle a de nouveau appelé à l'ouverture d'une enquête, rappelant cette plainte et estimant que les procédures britanniques pouvaient contribuer à faire progresser le volet camerounais.
Cette démarche est importante, car elle ouvre potentiellement la voie à une investigation nationale portant sur les personnes physiques qui auraient pu bénéficier ou participer aux mécanismes décrits dans les procédures étrangères.
Mais il faut ici éviter une confusion fréquente : le dépôt d'une plainte n'est pas une condamnation et l'existence d'une enquête ne signifie pas que la culpabilité des personnes éventuellement visées est établie.
À ce stade, les sources publiques consultées ne permettent pas d'affirmer qu'une condamnation définitive a été prononcée au Cameroun contre un responsable identifié dans cette affaire.
C'est précisément ce qui rend la prochaine étape judiciaire particulièrement importante.
Londres pourrait apporter de nouvelles pièces au puzzle
Le Royaume-Uni constitue désormais le principal théâtre judiciaire de la prochaine étape.
Le Serious Fraud Office britannique a poursuivi six anciens employés de Glencore : Alex Beard, Andrew Gibson, Paul Hopkirk, Ramon Labiaga, Martin Wakefield et David Perez.
Ils sont accusés d'avoir conspiré pour effectuer des paiements corruptifs destinés à favoriser les opérations pétrolières de Glencore en Afrique de l'Ouest. Les poursuites couvrent notamment des opérations concernant le Cameroun, le Nigeria et la Côte d'Ivoire entre 2007 et 2014.
Les six prévenus ont plaidé non coupable.
En septembre 2026, Alex Beard et Andrew Gibson ont à leur tour plaidé non coupable devant la justice britannique. Beard est notamment poursuivi pour deux chefs liés à des conspirations de corruption concernant le Nigeria et le Cameroun ; Gibson fait face à plusieurs chefs concernant notamment le Nigeria, le Cameroun et la Côte d'Ivoire, ainsi qu'à une accusation de falsification de documents.
Le procès est actuellement prévu à partir du 4 octobre 2027.
Cette audience pourrait donc devenir une étape essentielle pour comprendre la chaîne des paiements, les intermédiaires utilisés, les personnes impliquées dans leur organisation et les bénéficiaires recherchés.
Mais il faudra attendre les débats et les décisions judiciaires pour savoir quelles accusations seront effectivement démontrées.
Ce que le procès britannique pourrait révéler — et ce qu'il ne garantit pas
Le procès de Londres pourrait apporter des éléments nouveaux au dossier camerounais. Des témoignages pourraient préciser le fonctionnement des opérations. Des documents pourraient permettre de relier certains paiements à certains contrats. Des correspondances internes pourraient éclairer le rôle des intermédiaires.
Les débats pourraient également préciser les personnes que les anciens employés de Glencore auraient rencontrées ou avec lesquelles ils auraient traité.
Mais une éventuelle révélation au procès britannique ne signifierait pas automatiquement qu'une personne camerounaise serait coupable.
Il faudrait encore établir les faits, leur qualification juridique, l'identité de la personne concernée et son éventuelle participation personnelle.
C'est pourquoi le futur procès doit être regardé comme une source potentielle d'éléments de preuve, et non comme un jugement anticipé sur le volet camerounais.
Trois scénarios sont désormais possibles
Premier scénario : l'enquête camerounaise aboutit à des mises en cause
C'est l'une des suites possibles.
Si les autorités camerounaises disposent d'éléments suffisamment précis — noms, mouvements financiers, contrats, communications, témoignages ou autres preuves — elles pourraient identifier des personnes susceptibles d'être poursuivies.
Ces personnes bénéficieraient alors, comme tout justiciable, de la présomption d'innocence et des garanties d'une procédure contradictoire.
Une telle évolution permettrait surtout de passer d'un dossier dans lequel les bénéficiaires restent anonymes à une procédure visant des personnes juridiquement identifiées.
Deuxième scénario : Londres fournit des éléments nouveaux sans déboucher immédiatement sur des poursuites au Cameroun
Le procès britannique pourrait confirmer certains mécanismes sans permettre d'établir suffisamment la responsabilité individuelle de responsables camerounais.
Dans ce cas, l'affaire pourrait continuer à progresser sur le terrain de la coopération judiciaire internationale, sans nécessairement déboucher rapidement sur des inculpations à Yaoundé.
Troisième scénario : aucune responsabilité individuelle camerounaise n'est finalement établie
C'est également une hypothèse qu'il faut conserver dans une analyse factuelle.
La condamnation de Glencore établit la responsabilité pénale de la société pour les faits reconnus. Elle ne signifie pas que toute personne appartenant aux structures camerounaises mentionnées dans le dossier a nécessairement reçu de l'argent ou participé à un acte criminel.
Une enquête peut donc aboutir à l'identification de bénéficiaires, mais elle peut aussi ne pas permettre d'établir suffisamment la responsabilité pénale de personnes déterminées.
Une affaire désormais suspendue entre deux systèmes judiciaires
Le paradoxe du dossier est donc assez simple.
À Londres, une partie de l'affaire est déjà judiciairement établie. À Yaoundé, l'identification des éventuels acteurs camerounais demeure la grande question.
Le Royaume-Uni dispose des procédures ayant permis de condamner Glencore et poursuit désormais six de ses anciens employés.
Le Cameroun, de son côté, dispose d'une plainte déposée devant le Tribunal criminel spécial et la SNH affirme avoir demandé l'ouverture d'une enquête permettant notamment d'identifier d'éventuels complices camerounais.
Les deux volets sont donc susceptibles de se nourrir mutuellement.
Les informations issues du procès britannique pourraient intéresser les enquêteurs camerounais. Inversement, des éléments recueillis au Cameroun pourraient contribuer à éclairer certaines opérations.
La coopération judiciaire sera donc déterminante.
Au 30 septembre 2026 : où en sommes-nous ?
Le tableau peut désormais être résumé en quelques points.
Premier fait établi : Glencore Energy UK a reconnu devant la justice britannique des faits de corruption et a été condamnée.
Deuxième fait établi : le volet camerounais concerne notamment des opérations impliquant la SNH et la SONARA et des paiements destinés, selon les constatations judiciaires britanniques, à obtenir des avantages commerciaux.
Troisième fait établi : six anciens employés de Glencore sont actuellement poursuivis au Royaume-Uni pour des accusations liées à des paiements corruptifs en Afrique de l'Ouest. Ils contestent les accusations.
Quatrième fait établi : le procès britannique est prévu à partir du 4 octobre 2027.
Cinquième fait établi : la SNH a déposé une plainte au Tribunal criminel spécial de Yaoundé le 6 novembre 2023 et a renouvelé publiquement son appel à l'ouverture d'une enquête en novembre 2024.
Enfin, une question demeure ouverte : les personnes physiques camerounaises susceptibles d'avoir bénéficié des paiements ou d'avoir participé à leur mise en œuvre ne sont pas, dans les sources publiques examinées, judiciairement identifiées et condamnées.
Conclusion — La vraie question n'est plus de savoir si Glencore a été condamnée
L'affaire Glencore a franchi un seuil historique : la corruption de l'entreprise au Royaume-Uni n'est plus une simple accusation, mais un fait judiciaire établi.
Le véritable enjeu du volet camerounais est désormais ailleurs.
Il consiste à déterminer si les mécanismes décrits par la justice britannique ont effectivement conduit à des bénéficiaires au Cameroun, qui étaient ces éventuels bénéficiaires, dans quelles circonstances les paiements ont été effectués, quels contrats ont été concernés et quelles responsabilités individuelles peuvent juridiquement être établies.
La réponse ne pourra venir ni des rumeurs, ni des listes officieuses, ni des procès médiatiques.
Elle devra venir des pièces, des témoignages, des flux financiers, des contrats, des correspondances et des procédures judiciaires.
Le procès de Londres, prévu pour octobre 2027, pourrait constituer une pièce majeure de ce puzzle. Mais il ne saurait dispenser la justice camerounaise de faire son propre travail.
Car au fond, la question que pose cette affaire dépasse largement Glencore.
Elle touche à la gouvernance des ressources pétrolières, à la transparence des entreprises publiques, au contrôle des contrats et à la capacité d'un État à établir les responsabilités lorsque des pratiques de corruption impliquent des intérêts économiques internationaux.
La condamnation de Glencore a fermé un premier chapitre. Elle n'a pas nécessairement écrit le dernier.
Le prochain chapitre sera celui de l'identification des responsabilités individuelles — si les preuves permettent de les établir.
Et c'est précisément là que se mesure la crédibilité d'une justice : non pas à sa capacité à désigner des coupables à l'avance, mais à sa capacité à établir les faits, à poursuivre ceux contre lesquels les preuves sont suffisantes et à ne condamner que ceux dont la responsabilité est démontrée.
JPD