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Business News Fri, 24 Sep 2021

Marchés financiers : fraudes et arnaque dans la chaine de crypto monnaie

Global Investment Trading, GTX-Invest Cameroon, Petronpay… Des opérateurs de plus en plus nombreux, collectent illégalement des épargnes auprès des clients qu’ils appâtent en leur faisant miroiter une onéreuse rémunération en dollars ou en monnaies virtuelles non convertibles. Les victimes d’abus se comptent par milliers.

Le 21 octobre 2020, Adalbert Mbitcha Yanou a investi à GTX-Invest Cameroun, la somme de 6000 $gtx, soit 6000$gtx X 600 F CFA. Une valeur équivalant à 3 600 000 F CFA. Onze mois plus tard, il n’est toujours pas rentré en possession de ses fonds et a initié une procédure à la division régionale de la police judiciaire du Littoral contre ceux qui l’ont enrôlé, alors que le principal responsable de cette société, lui, se serait réfugié au Nigéria. « Nous sommes environ 200 personnes victimes », nous a-t-il déclaré jeudi. Le 26 octobre 2020, soit six jours après le versement, Adalbert lance une alerte sur le site de la Commission de surveillance du marché financier de l’Afrique centrale (Cosumaf). Ce Camerounais résidant à Douala est alors désolé d’apprendre, via un communiqué du président de la Cosumaf, que la grande majorité des sociétés opérant impunément dans les transactions de valeurs virtuelles (crypto monnaie) fonctionne dans l’illégalité.

Pourtant, les informations véhiculées par ces sociétés à l’effet de s’attirer une plus grande clientèle, sont souvent erronées. « Quand ces traders reçoivent nos fonds, ils nous disent qu’ils sont en règle avec l’autorité monétaire sous-régionale. Ce sont vos alertes (celles de la Cosumaf, ndlr) qui ont mis la puce aux oreilles de leurs clients, mais ces sociétés nous disent toujours que les pourparlers avec la Cosumaf sont en cours. Nous sommes des milliers de personnes qui ont investi dans ces sociétés de trading et nous demandons l’assistance de la Cosumaf pour recouvrer nos fonds. La Cosumaf a le devoir de protéger des personnes arnaquées dans sa zone de compétence », s’alarme Adalbert. Le 17 septembre, le promoteur de Global Investment Trading, Émile Parfait Simb a annoncé au public de sa plateforme, sans en fournir la preuve, que Glt a obtenu une attestation auprès de la Cosumaf et du ministère des Finances du Cameroun pour ses activités de collecte de l’épargne à travers Liyeplimal.Plus de 30 000 dollars engloutis

Le business de crypto actifs gagne du terrain au Cameroun. Appâtés par les annonces et discours alléchants des traders, des détenteurs de capitaux misent de grosses sommes d’argent en espérant gagner gros. Modeste en a fait les frais. « J’ai remis 300 000F CFA en espèces à Campiera. Il ne peut pas le nier, car il y avait des témoins. J’ai également remis 300 000F à une dame par Orange Money. Elle non plus ne peut pas le nier puisque j’ai toujours les traces de ce versement. C’est une ‘‘Bloc chain’’ », confie Modeste. Il a, à son tour, convaincu le beau-frère d’un officier supérieur de l’armée camerounaise à rejoindre le réseau. Celui-ci a effectué un dépôt de deux millions de F CFA auprès de Campiera « pour que Campiera livre des dollars ». Campiera est le nom (ou plutôt le surnom) du représentant de Chy Mall, une société de trading qui louait un local au carrefour Idéal à Akwa, avant de déménager il y a quelques mois pour un lieu inconnu.

Lundi 20 septembre 2021, à 19h14, nous avons écrit un message de salutation à Campiera via WhatsApp, sur un numéro de téléphone qui tient certainement lieu de compte professionnel. Il a réagi aussitôt en nous envoyant un message spontané annonçant une offre d’emploi suivie du lien pour y postuler. Le mardi 21, nous l’avons contacté et il a promis de nous rappeler « après la réunion ». Un opérateur économique rencontré à Akwa, affirme, sous le sceau de l’anonymat, avoir aussi perdu beaucoup d’argent dans ce nouveau système de collecte des épargnes qui tire profit, pour le moment, de l’absence de la réglementation et de la répression, même si les autorités de régulation du marché financier observent son évolution avec la plus grande vigilance. Les dépôts effectués par cet agent économique dépassent le million de francs CFA.

Pas si loin des quelque sept millions de francs CFA que Modeste dit avoir perdus dans le business avec ses tout premiers partenaires dans le trading, avant de se rendre compte de la présence de brebis galeuses dans leurs rangs, et surtout, de la non fiabilité de leur système d’exploitation. Pour multiplier ses chances de gain, il a décidé de diversifier ses partenaires, de mettre ses œufs dans plusieurs paniers. Sans que, pour autant, le risque zéro soit assuré. « J’ai laissé plus de 30 000 dollars dans les affaires de Petronpay », affirme-t-il. « On a même fait une tontine. Chacun cotisait 1000 dollars par semaine, c’est-à-dire 650 000F Cfa. On a tout bouffé. » Modeste n’envisage cependant pas prendre sa revanche. « C’est vrai que, moi, en mon âme et conscience, je ne peux pas aller arrêter Campiera pour Chy Mall, parce que ce n’est pas lui qui a fait venir le business. Mais ce n’est pas tout le monde qui peut avoir ce niveau de compréhension. »Rémunérations surréalistes

En revanche, cet opérateur espère une prise de conscience de ces partenaires devant aboutir à la restitution de son dû. Selon lui, la faute revient aux promesses de rémunération faramineuse et surréaliste faites par ces traders. En effet, la plupart d’entre eux rémunèrent un placement à 1,5 dollar par jour, soit 45% par mois. D’autres vont jusqu’à 60% par mois, et plus. « Il y en a d’autres qui vous font miroiter jusqu’à 5% par jour. Il faut s’en méfier, car ils risquent de fermer (…) Les experts disent que si quelqu’un vous donne 20%, c’est suicidaire mais tout le monde va vers là-bas. Là où c’est 1,5% par jour. » D’après ce connaisseur des milieux de crypto actifs, ces offres mirobolantes sont à l’origine de la chute de Petronpay que la Cosumaf, dans un tableau, classe parmi les sociétés ayant pour actifs les produits pétroliers.

Sept sociétés sur les 18 identifiées par cet organisme opèrent dans le marché des crypto actifs, trois dans l’agriculture et les autres dans la gestion des actifs, le commerce, l’e-commerce, l’investissement participatif, les produits pétroliers et la levée de fonds. Le 27 mai 2021, le président de la Commission de surveillance du marché financier de l’Afrique centrale (Cosumaf), l’ambassadeur Nagoum Yamassoum, a, depuis le siège à Libreville, mis en garde le public de sa sous-région contre la récurrence des activités de plusieurs acteurs, qui proposent d’investir et de placer des fonds contre des promesses de rendements élevés, sans disposer des agréments nécessaires, ou proposent des trading d’options sans y être autorisés. La Cosumaf dénonçait notamment, Global Investment Trading et son produit phare (Liyeplimal), Highlife International Cameroon, Cameroon Invest, Timex Trading Cameroon, TJIM Cameroun et Tagus Investment.

Ces sociétés collectent des fonds auprès du public, contre des titres de capital, des placements financiers, et dans de biens divers (immobilier, véhicules) en promettant des rendements allant de 100% à 500% de la mise initiale et dans les délais non raisonnables. « La Cosumaf informe l’opinion publique qu’il s’agit des campagnes frauduleuses de collecte de fonds du public et de placements en violation de la législation en vigueur », précise l’instance de régulation tout en rappelant que l’exercice de toute activité en lien avec l’appel public à l’épargne et les instruments financiers est soumise à l’agrément préalable de la Cosumaf, lequel agrément est matérialisé par une décision prise après instruction d’un dossier de demande d’agrément formulé par le requérant.Liyeplimal et les « limos »

Global Investment Trading (Liyeplimal) est particulièrement pointée du doigt par l’autorité monétaire, et son cas suivi de près. Tout comme Global Trade Corporation, High Life et Chy Mall qui, l’appétit venant en mangeant, ont étendu leurs réseaux jusque sur les marchés financiers béninois, nigérien et togolais. Toutes choses qui expliquent pourquoi le Conseil Régional de l’Epargne Publique et des Marchés Financiers (CREPMF), l’organe de régulation du marché financier de l’Union Monétaire Ouest Africaine (UMOA), interpelle le public de ces trois pays où ces sociétés et bien d’autres déclarent être spécialisées dans le trading de crypto monnaie, l’achat et la vente de biens en ligne, etc. Le CREPMF a lancé ces mises en garde dans le cadre de sa mission de veille à la protection de l’épargne, d’information des investisseurs et du bon fonctionnement du marché financier régional.

A la suite de la Cosumaf et du CREPMF, la Commission du marché des capitaux (CMC) et la Banque Nationale d’Angola (BNA) ont prévenu le public de leur région contre les activités de Liyeplimal à travers un communiqué conjoint relayé par le journal Expansâo dans sa livraison numéro 636 du vendredi 06 août 2021. L’Autorité des marchés financiers au Canada leur a emboité le pas en lançant un appel à la prudence le 29 juin 2021. Elle prévient les consommateurs québécois contre les représentations frauduleuses et les sollicitations faites par Global Investment Trading par l’entremise des réseaux sociaux. La page Facebook « LiyeplimalCanada » promet aux investisseurs qui font l’acquisition de « plans » des rendements hebdomadaires supposément « garantis » tirés de la négociation de crypto monnaies. Une structure de marketing à paliers multiples qui pourrait « contribuer à mousser l’intérêt des consommateurs pour cette offre », selon l’Autorité.

Liyeplimal a procédé dans la ville de Douala au lancement d’une campagne publicitaire par affichage annonçant une conférence pour le 25 septembre 2021. Les frais d’inscription sont payés en Limo dollar, une monnaie virtuelle initiée par Glt et son promoteur qui s’érigent en institution d’émission de la monnaie. Une campagne qui intervient quelques mois après que le ministre des Finances a, dans la suite de la Cosumaf, publié une mise en garde sur les activités de Glt et spécifiquement sur leur caractère illégal et néfaste pour la sécurité des transactions financières dans la sous-région. Le CEO de Global Finance et de Glt offre aux titulaires de comptes et acheteurs de packs qui seraient dans l’incapacité de vendre leurs Limo, la possibilité d’« échanger les Limo en cash ». Il promet en outre des commissions de 1000 Limo et 500 Simbcoin aux clients qui convaincraient les supermarchés Carrefour et Super U à accepter ce moyen de transaction financière.Dysfonctionnements

Cette monnaie virtuelle sert de base de calcul des dépôts et est utilisée pour investir dans des projets immobiliers tout aussi virtuels, alors même qu’elle ne garantit pas une convertibilité traçable ni avec le francs CFA, ni avec l’Euro, ni même avec le dollar US du commerce international. « Ce n’est pas une crypto monnaie car une crypto monnaie se dit décentralisée et donc ne peut être gérée et régulée par un organisme central. Le Limo n’est coté sur aucune bourse ou plateforme d’échange de monnaies numériques », commente un internaute. La « monnaie » a la prétention d’assurer l’approvisionnement en produits alimentaires et commence. Le hic est que le système n’est pas à l’abri de dysfonctionnements, comme ceux ayant conduit le sieur Emile Parfait Simb à initier une procédure devant la chambre criminelle du Tribunal de grande instance du Wouri contre six de ses proches collaborateurs et deux partenaires en prison depuis quelques mois pour abus de confiance aggravé et complicité d’abus de confiance aggravé. Il les accuse d’avoir détourné près de 5 000 dollars Limo équivalant à plus de deux milliards de francs CFA.

Ces activités illicites se déploient dans un contexte où la sous-région a réalisé des pertes de recettes de 2747 de francs CFA sur la dernière année, et fait face à un besoin en urgence de 9048 milliards de francs CFA pour financer son plan de relance post-Covid 2021-2025, selon le Conseil des ministres de l’UEAC réuni en août dernier. La dette de cet espace économique est passée de 49,1% à 55,6% du PIB. La prolifération des sociétés de trading de la monnaie virtuelle entraine l’insécurité politique et économique, comme l’ont révélé les affaires Leadership Academy, MIDA, MEKIT, auxquelles pourraient se greffer d’autres si rien n’est fait dans l’urgence. Cette insécurité des transactions rend la sous-région peu attractive et justifie que les banques stockent jusqu’à l’équivalent de 21% des besoins de recettes budgétaires 2021 des pays de la sous-région Cemac/BEAC.

D’où la forte mobilisation initiée par certaines victimes pour solliciter l’arbitrage du Premier ministre, de la Cosumaf, la Beac et la Cobac. Le 19 septembre 2021, nous avons envoyé à Emile Parfait Simb via Whatsapp un questionnaire pour recueillir sa réaction. Le feedback spontané que nous avons reçu de lui nous prie de ne plus chercher Emile Parfait Simb sur Whatsapp. Il indique ensuite un lien qu’il demande de cliquer et de télécharger la première application mobile de messagerie instantanée créée par le CEO de Global Investment Trading. « Rapprochez-vous de votre collectif de journalistes et organisez-vous », exhorte Emile Parfait Simb, dans la foulée.
Source: Le Jour