'Maurice Kamto aurait alors été placé dans une situation impossible'
Les récentes déclarations du directeur de campagne d'Issa Tchiroma contredisent le discours tenu auparavant sur le rôle de Maurice Kamto. Elles révèlent qu'une éventuelle victoire de Tchiroma aurait surtout servi à négocier un partage du pouvoir avec le régime de Paul Biya. Kamto a eu raison de ne pas s'associer à cette stratégie.
Le directeur de campagne d'Issa Tchiroma Bakary a encore livré une sortie intéressante ce jour sur les antennes de Balafon. Deux extraits de son intervention ont particulièrement retenu notre attention :
1. « Même si Kamto était candidat, on allait le battre. »
2. Leur objectif, à terme, était une cohabitation avec le régime, faisant de Tchiroma, vainqueur, le vice-président, et de Biya, perdant, le président de la République du Cameroun.
Sur le premier extrait, le Dr Maneng nous révèle qu'Issa Tchiroma n'avait absolument pas besoin de Maurice Kamto pour remporter l'élection présidentielle. Plus encore, la présence ou l'absence du président national du MRC dans la course n'aurait, selon lui, rien changé au destin de son candidat.
Cette révélation est particulièrement intéressante, car elle vient ruiner rétrospectivement l'ensemble du discours tenu depuis des mois par les soutiens de Tchiroma. Pendant toute la période électorale et durant les mois qui ont suivi, ils n'ont cessé d'expliquer que Maurice Kamto avait manqué un rendez-vous avec l'Histoire, qu'il avait refusé d'accomplir son devoir moral en soutenant leur candidat.
Or voici que leur propre directeur de campagne nous explique aujourd'hui que ce soutien n'était nullement nécessaire et que Tchiroma aurait triomphé dans tous les cas.
Dès lors, on peut se demander pourquoi tant d'hostilité ? Pourquoi tant d'énergie consacrée à attaquer Maurice Kamto ? Pourquoi tant de campagnes de dénigrement contre un homme dont on nous affirme désormais qu'il ne pouvait en rien influencer l'issue du scrutin ?
À un moment donné il faut choisir : soit Maurice Kamto était indispensable, soit il ne l'était pas. Mais on ne peut raisonnablement soutenir les deux thèses simultanément.
Le second extrait est encore plus révélateur.
Le Dr Maneng y explique que sa stratégie consistait à faire élire Issa Tchiroma afin de le placer ensuite dans une logique de négociation avec le régime en place. Je ne sais pas pour vous, mais cette perspective résonne étrangement.
Comprenons bien sa logique : Tchiroma devait gagner l'élection. Paul Biya devait lui voler cette victoire. Et cette victoire volée devait ensuite servir de levier pour négocier un partage du pouvoir dont le principal bénéfice aurait été l'obtention du poste de vice-président.
Cette théorie n'est d'ailleurs pas nouvelle. Nous l'avions déjà entendue dans la bouche de certains soutiens de Tchiroma. Elle permet aujourd'hui de comprendre plusieurs faits qui demeuraient jusqu'ici difficiles à expliquer.
Elle éclaire notamment l'absence de préparation sérieuse d'un plan de revendication de la victoire électorale. Elle éclaire également la disparition soudaine et mystérieuse du candidat lui-même après le scrutin, alors qu'il promettait encore quelques semaines plus tôt de défendre le vote populaire jusqu'au sacrifice suprême.
Ainsi donc, le Dr Maneng est en train de nous expliquer que les promesses héroïques adressées aux Camerounais n'étaient que des instruments de mobilisation destinés à servir une stratégie d'intérêts personnels.
Il nous explique que lorsqu'Issa Tchiroma promettait de défendre la victoire du peuple coûte que coûte, il envisageait déjà les contours d'une nouvelle entente avec son vieux parrain.
Qui sait ? Peut-être comprend-on désormais mieux pourquoi certains de ses soutiens évoquaient avec tant d'insistance l'hypothèse d'une vice-présidence. Peut-être que la création de ce poste lui est destinée.
Mais le point le plus intéressant dans cette affaire est ailleurs.
Il réside dans l'image que le Dr Maneng projette de lui-même.
Il y a encore quelques semaines, aidé de Boris Bertolt, qu'il affirme avoir financé pour la cause, il expliquait que toutes les offres avaient été faites à Maurice Kamto afin d'obtenir son soutien, y compris celle du poste de Premier ministre.
Aujourd'hui, le même homme nous explique qu'Issa Tchiroma ambitionnait de devenir le vice-président d'un Paul Biya qu'il disait pourtant vouloir remplacer.
Une question mérite alors d'être posée. Si Maurice Kamto avait accepté ce marché, qu'aurait-il obtenu exactement ? Serait-il devenu le Premier ministre du vice-président Issa Tchiroma ?
Ou le Premier ministre du président Paul Biya maintenu au pouvoir grâce à cette fameuse cohabitation ?
Plus les langues se délient, plus les contradictions s'accumulent.
J'aime observer les toiles d'araignée. Je suis toujours fasciné par la finesse de leur architecture, la précision de leurs points d'ancrage et l'intelligence silencieuse qui préside à leur construction. Mais j'avoue que celle certains agents du régime déguisés en opposants de circonstance ont tenté de tisser autour de Maurice Kamto était particulièrement sophistiquée. Ils voulaient obtenir son soutien, capter sa légitimité, mobiliser ses militants, utiliser son influence nationale et internationale pour, après l'élection présidentielle, utiliser cette victoire comme levier pour conclure un arrangement avec le système qu'ils prétendaient combattre.
Et imagine-t-on seulement les conséquences ?
Maurice Kamto aurait alors été placé dans une situation impossible. Après avoir appelé les Camerounais à soutenir Issa Tchiroma, après avoir engagé son crédit politique et moral auprès du peuple, comment aurait-il pu expliquer qu'il n'était ni informé ni complice d'un tel marchandage ? Comment aurait-il pu convaincre les citoyens qu'il n'avait pas participé à une opération dont ils auraient été les premières victimes ?
Telle est, sans doute, la véritable portée des révélations du Dr Maneng. Elles montrent que la prudence de Maurice Kamto n'était pas de la méfiance excessive. C'était de la lucidité.
Kand Owalski