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Opinions Wed, 23 May 2018

Brouille Biya - USA: Achille Mbembe jette un pavé dans la mare

Il y a quelques jours, l’Ambassadeur des États-Unis a été reçu par le Président de la République, Son Excellence M. Paul Biya au pouvoir depuis novembre 1982 et l’un des Chefs d’Etat les plus âgés de la planète.

En un mot, l’Ambassadeur a relayé auprès du Président de la République le sentiment du gouvernement américain selon lequel le moment était arrivé : les États-Unis ne verraient pas d’un bon œil sa pérennité au pouvoir. Le temps, a fait savoir l’Ambassadeur, est venu de passer la main.

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On imagine mal qu’il se soit exprimé en son nom propre.

Des élections présidentielles se préparent. Tout ayant été verrouillé et au vu de la faiblesse de l’opposition et de sa fragmentation, le Président est assuré de l’emporter. Au demeurant, d’ores et déjà, tout est mis en branle pour qu’il en soit ainsi.

Victoire inutile, en réalité et pour plusieurs raisons. Le dévoiement des élections en contexte autoritaire fait que ce genre de consultations reflète rarement le consentement des gouvernés ou leur adhésion à l’individu déclaré vainqueur.

Plus grave encore, le pays n’a autant été en conflit avec lui-meme. On connaissait Boko Haram et la déstructuration d’une partie du Nord soumise à ses coups de boutoir. Pique-nique, en vérité, si l’on prend en compte la sale guerre en cours dans les régions anglophones - l’incendie de villages entiers, la fuite des civils dans les forêts, des dizaines de milliers d’exilés au Nigeria, la ponction des soldats, les multiples exactions, la violence prédatrice de l’armée et l’autre violence non moins sanguinaire des sécessionnistes, les enlèvements, décapitations, mutilations et autres formes d’éviscération.

Le tournant sanglant de ce conflit inutile, totalement auto-infligé - et donc qui aurait pu être évité - constitue un moment décisif de l’histoire postcoloniale de ce pays, et sans doute la plus grande menace au contrôle que le régime post-Ahidjo exerçait depuis 1982.

A ceci il convient d’ajouter l’intensification des antagonismes ethniques. Il est toujours hasardeux de réfléchir en termes généraux, comme si les ethnies formaient effectivement des entités stables ou des blocs tangibles. Toujours est-il que plus que jamais auparavant, nombreux sont ceux qui s’identifient de plus en plus ouvertement en tant que Bamileke ou Beti, deux des pôles belliqueux les plus usités dans les représentations publiques.

Pendant ce temps, la corruption est devenue systémique. La vandalisation du trésor public aussi. Dans un pays où les niveaux d’appauvrissement sont parmi les plus spectaculaires en Afrique, d’incroyables sommes d’argent sont détournées presque chaque semaine au vu et au su de tout le monde. Plus de 36 ans de recul dans tous les domaines ont fini par conduire à une grave impasse. Beaucoup ne savent plus ou donner de la tête. “On va faire comment?”, ne cesse-t-on de répéter à qui veut l’entendre. La prédation s’effectue à tous les niveaux de la société, chacun s’efforçant de l’externaliser et de la faire financer par plus faible que lui.

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Dans ce contexte, les Américains pour une fois chercheraient-ils à anticiper? Si oui, le chemin est encore long et étroit. Il ne s’agit pas seulement de signifier à un vieux satrape que la récréation est terminée.

Si l’on ne veut pas que tout s’achève comme en Centrafrique ou au Congo sous Mobutu, ou encore par des pogroms à géométrie variable (anglophones vs francophones, Bamileke vs Beti etc...), alors il faut préparer la suite, et le plus rapidement possible.

Et d’abord en mettant sur pied une plate-forme au sein de laquelle les différents acteurs puissent renégocier la forme de l’Etat puisque tel est le différend majeur.

On le sait, le différend concernant la forme de l’Etat porte en réalité sur la redistribution équitable des pouvoirs et des richesses et opportunités entre toutes les composantes de la nation. Seule une régionalisation radicale peut permettre d’y répondre.

Élections ou pas, la base sociale du régime au pouvoir continuera de s’effriter. Et le potentiel de conflits explosifs ira croissant. L’actuel Président semble avoir perdu toute capacite ou volonté d’enrayer et la spirale du déclin, et l’engrenage sanglant. Les Américains en ont-ils conclu que son maintien au pouvoir constitue un facteur d’aggravation des risques et d’insécurité à l’échelle sous-régionale? La France, qui est une partie intégrante du “problème national camerounais”, a-t-elle une position claire sur cette question? Qu’en pensent les puissances régionales, à l’exemple du Nigeria?

La partie ne fait que commencer.
Auteur: Achille Mbembe