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Retraite : Comme l’épée de Damoclès

Sat, 2 May 2015 Source: Le Jour

De nombreux travailleurs redoutent le moment du départ à la retraite ; aussi usent-ils de subterfuges pour rester longtemps en fonction.

C’est une dame en service au ministère de l’Education de base qui crie son ras-le-bol : « Je connais au moins cinq cadres de mon ministère et du ministère des Enseignements secondaires qui ont atteint l’âge de la retraite et qui sont toujours là. Ils ne veulent pas partir. Finalement, je ne comprends pas ce pays.

Où nos enfants vont-ils travailler si nous n’allons pas à la retraite ? » Cette plainte, on l’attend dans beaucoup d’autres administrations au Cameroun. Des individus après plusieurs décennies de travail rechignent à quitter leurs fonctions quand vient l’âge de la retraite. Ce refus de prendre « un repos bien mérité » est en train de s’institutionnaliser avec des prorogations à tête chercheuse dont certains agents de l’Etat bénéficient.

Ce qui permet à ces privilégiés de continuer de travailler pendant quelques années supplémentaires en profitant de la rémunération et des avantages qui vont avec. Dans les universités d’Etat par exemple, le ministre de l’Enseignement supérieur, en application des directives du Premier ministre a signé un texte portant généralisation de la pratique du contrat de collaboration à durée déterminée en faveur des enseignants de rang magistral qui le sollicitent. Selon cette note de service signé le 28 novembre 2014, les enseignants de rang magistral âgés de 65 ans et plus et donc ayant atteint l’âge de la retraite, peuvent solliciter de leur université, un contrat à durée déterminée de deux ans renouvelables une fois. « Le contrat de collaboration envisagé relève du régime du Code du travail, précise la note de service du ministre Fame Ndongo.

Il est signé par le chef de l'institution universitaire sollicitée et l'enseignant bénéficiaire. En conséquence, la pension de retraite de l'enseignant bénéficiaire sera suspendue du fichier solde et pension du personnel de l'Etat pendant la durée du contrat, en vertu du principe du non cumul de la pension avec toute autre rémunération, consacré par la règlementation en vigueur. La durée du contrat de collaboration est de deux (02) ans, renouvelable une fois, sans jamais dépasser quatre (04) ans, avec maintien du droit à la solde indiciaire. »

Rallonges sans fin

Si cette mesure est plutôt bien accueillie par certains concernés qui peuvent encore profiter de quelques années de travail et de solde, leurs jeunes collègues se montrent moins enthousiastes. « Les gens font tout pour ne pas aller à la retraite et le gouvernement s’arrangent pour cela. Si on est passionné d’enseignement, on peut prêter ses services à des institutions universitaires privées qui en ont grand besoin plutôt que de vouloir absolument émarger dans le budget de l’Etat même quand on a atteint l’âge de la retraite. Comment va-t-on faire face à ces milliers de jeunes qui veulent enseigner si on n’envoie pas leurs parents à la retraite », se demande un jeune chargé de cours de l’université de Yaoundé II.

Cette rallonge pour des personnels ayant atteint l’âge de la retraite ne concernent pas que les universités d’Etat. Dans certaines entreprises publiques, cette pratique a cours. On cite de plus en plus le cas de la Crtv de Sopecam, etc. où certaines personnes ont bénéficié de plusieurs rallonges. Ici aussi, les langues des jeunes qui attendent depuis longtemps leur heure se délient. « Les aînés ne veulent rien laisser, au prétexte que nous ne sommes pas assez compétents pour occuper leurs places. Il semble que nous ne sommes pas capables de faire des petits comptes rendus des réceptions au palais d’Etoudi ou des reportages sur les voyages officiels du chef de l’Etat. Raison pour laquelle on doit sortir des gens de la retraite pour le faire. C’est ridicule.

C’est un prétexte pour ne rien lâcher. C’est dommage pour nous qui sommes condamnés à regarder nos aînés s’accrocher », se plaint un journaliste en service à la Sopecam. Ce fut aussi le cas en 2008, avec des membres de la Cour suprême. Le président Alexis Dipanda Mouelle avait été prolongé jusqu’au 25 mai 2009, alors que le procureur général, Martin Rissouk à Moulong devait encore travailler jusqu’au 11 mars 2009. Même après l’expiration de cette prorogation, ils ont continué de trôner à leurs postes. Le moins que l’on puisse dire est que la retraite angoisse et chacun se débrouille comme il peut pour retarder cette échéance fatidique au maximum. Y compris en usant de tripatouillages.

« Les fonctionnaires considèrent la retraite comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de leur tête, regrettait Moïse Nyemb, le secrétaire exécutif de l’Association des retraités de la fonction publique (Arefop). Du coup, certains réduisent leur âge pour rester le plus longtemps possible en activité. Car au Cameroun, la retraite est le chemin le plus court pour mourir. » En juin 2009, le Premier ministre avait pourtant été instruit par le président de la République de régler la question du départ à la retraite des fonctionnaires. Six ans plus tard, le problème ne semble pas avoir été résolu et le départ à la retraite n’est toujours pas automatique au Cameroun. Bien plus, l’harmonisation de l’âge de départ à la retraite tant souhaité reste lettre morte. Les uns prennent leur retraite à 50 ans, d’autres à 55 ou 65 ans. Pourquoi donc la retraite fait-elle peur ? D’aucuns pointent l’hypothèse de devoir perdre son salaire et ne plus bénéficier que d’une simple pension. D’autres arguent le fait que certains travailleurs ne prennent toujours pas le temps de bien préparer cette échéance et sont souvent surpris et ne peuvent plus véritablement profiter de leur repos.

Ils vivotent. Il y a aussi les tracasseries que représente la constitution d’un dossier administratif pour devoir bénéficier de la pension retraite. Un vrai chemin de croix au bout duquel certains infortunés ne survivent pas. « Les retraités du secteur public mettent des mois, voire des années, pour boucler les formalités administratives et percevoir enfin leurs droits. En cause: l’ignorance des procédures, le manque d’informations, mais parfois aussi la vénalité de certains fonctionnaires. Pour un salaire de fin de carrière de 250000 F. Cfa par mois (380 euros), un enseignant peut espérer une pension de 300000 F CFA par trimestre. La baisse de 70 % des salaires, décidée en 1993, et la réduction des réversions qui en découle ont créé un malaise qui persiste encore aujourd’hui. Les syndicats demandent au gouvernement de porter l’âge minimum de la retraite à 60 ans pour que les salariés puissent cotiser plus longtemps », expliquait Jean Marc Bikoko, de la Centrale syndicale du secteur public.

Auteur: Le Jour