0
Opinions Fri, 2 Dec 2016

La question anglophone vue par Achille Mbembe

Texte d'Achille Mbembe publié il y a onze ans dans le Messager. «LA QUESTION ANGLOPHONE - PAR ACHILLE MBEMBE [2005]

Il y a ceux qui veulent, purement et simplement, d’un État indépendant. Ce sont les sécessionnistes. Il y a ceux qui se battent pour un retour à un État fédéral. Ce sont les fédéralistes. Puis il y a ceux qui se contenteraient d’une large autonomie au sein de l’actuelle république. Ce sont les autonomistes. Voilà, pour l’essentiel, le contenu des revendications anglophones. Ces revendications sont, de toute évidence, de nature politique. Il faut pouvoir les distinguer les unes des autres. Le Cameroun aurait disposé, à Yaoundé, d’un gouvernement éclairé que la question anglophone aurait été traitée comme telle depuis le début.

Tel n’est malheureusement pas le cas, et il faut bien craindre que l’on ne soit rentré dans une phase de pourrissement – l’illusion s’installant peu à peu selon laquelle tout pourrait être réglé par la torture et l’emprisonnement. Si tel devait être le cas, tout le monde y perdrait,à commencer par le Cameroun.

La différence coloniale

Ceci dit, les arguments historico-juridiques avancés par les tenants de la sécession sont, pour le moins, farfelus. Sur la longue durée, la colonisation britannique au Cameroun – tout comme la colonisation française – a duré l’espace d’un clin d’œil. Elle s’est, pour l’essentiel, effectuée de la manière la plus indirecte qui soit, à partir du Nigeria. Certes, ses conséquences ont été durables.

Mais l’on ne peut honnêtement prétendre, comme le font les extrémistes anglophones, qu’en 45 ans (de 1916 à 1961), la culture coloniale britannique ait totalement effacé les dynamiques qui la précédèrent au point d’avoir fait de nos compatriotes d’Outre-Mungo des sujets culturels ayant plus d’affinités avec Sa Majesté la Reine d’Angleterre qu’avec leurs voisins.

Au demeurant, l’argument selon lequel la colonisation aurait fait de nous des Africains foncièrement différents les uns des autres n’est pas sérieux. Les identités des uns sont si imbriquées dans celles des autres que la revendication d’un certificat d’origine dont la source serait la colonisation relève simplement de l’aliénation. Ceci dit, qu’il existe de petites discriminations au jour le jour, voilà le lot de tous. Celles-ci sont vexatoires.

Lesquelles ne concernent pas les minorités linguistiques, elles se font au nom de l’ethnie ou d’autres prétextes encore. Il suffit de renforcer les lois et, surtout, de mieux les faire appliquer. Politiquement, il n’y a tout simplement pas de place, dans la région du Golfe de Guinée, pour un autre mini-État.

Du coup, militer pour la sécession, c’est, littéralement, appeler à la guerre. Pour l’heure, les sécessionnistes ne disposent guère des moyens de conduire une telle guerre. Il n’est pas certain que dans un futur plus ou moins proche ils n’en soient pas capables. Encore faudrait-il qu’ils bénéficient, à cette fin, de l’appui extérieur.

Mais pour toutes sortes de raisons liées à la géopolitique de la sous-région, une telle guerre risquerait d’opposer, au premier chef, les anglophones entre eux. Toujours est-il que le pourrissement de la situation dans la région du Delta du Niger (au Nigeria) constitue un facteur d’instabilité qui pourrait facilement s’étendre au-delà du Rio del Rey. Si la solution armée mène à l’impasse, la solution fédéraliste est, quant à elle, historiquement dépassée. L’une des raisons en est l’affaiblissement de l’Etat central et les risques d’implosion que pourrait entraîner cette émasculation.

L’Etat camerounais sous Ahmadou Ahidjo pouvait, dans une large mesure, être qualifié d’État fort. Depuis 1982, il est entré dans un lent processus de déliquescence. Aujourd’hui, son unité tient davantage du miracle et des apparences que d’un projet volontairement mené. Dans les conditions d’un Etat en voie de déliquescence, le fédéralisme ne fera qu’aggraver l’insécurité, l’anarchie et la violence. Comme on le voit dans d’autres régions du continent, le monopole de la violence est bien plus souhaitable que sa dispersion le long de formations rebelles sans foi ni loi.

Reconstruire l’Etat

Ne reste donc plus que l’argument de l’autonomie. Mais un tel argument doit se faire dans le contexte général de la reconstruction de l’Etat et de sa radicale démocratisation. En d’autres termes, la question anglophone doit être posée dans le cadre d’un projet général de démocratisation radicale du Cameroun. Elle n’a strictement aucun sens en dehors d’un tel projet. Un tel projet de démocratisation radicale suppose, de toute évidence, sinon une véritable alternance à la tête de l’Etat, du moins un changement de leadership.

Depuis de très longues années, le Cameroun fonctionne sur pilotage automatique. Les conséquences de cette vacance de leadership sont lourdes et il faudra quelques décennies pour tout refonder. Ce nouveau leadership devra s’atteler à quelques taches de première importance. Il s’agira avant tout de reconstruire l’Etat. Cette reconstruction a un double aspect.

Le premier consiste, paradoxalement, à renforcer la capacité de l’Etat à assurer la protection de ses frontières et de son intégrité territoriale. Dans un continent ravagé par les guerres, la sécurité consiste non seulement à dissuader acteurs sociaux et ennemis potentiels à recourir à la force, mais aussi à protéger les entités relativement stables contre le risque de plongée dans le chaos généralisé. Mais la protection des frontières ne relève pas seulement d’une opération militaire. Elle consiste également à investir dans les infrastructures (routes, écoles, marchés, dispensaires) et à créer les conditions matérielles qui poussent les gens à préférer la paix à la guerre. Ceci doit être notamment le cas le long de la très longue frontière avec le Nigeria, le Tchad, puis, la République Centrafricaine. La reconstruction de l’Etat passe également par la mise en place d’une armée digne de ce nom. “ Si vis pacem, para bellum ” . Qui cherche la paix prépare la guerre, dit une vieille sentence.

Le Cameroun doit se doter d’une armée moderne, professionnelle, disciplinée, bien équipée en hommes et en matériel. Ses soldats doivent être hautement bien formés et qualifiés. Ainsi que le montrent bien les difficultés autour de la péninsule de Bakassi, le Nigeria constituera, à l’avenir, la plus grande menace à l’intégrité du Cameroun. S’il était permis de s’exprimer en d’aussi vilains termes, l’on pourrait dire que dans le monde des rapports de force et de pouvoir, le Nigeria est notre ennemi naturel.

Mais le Nigeria est un pays miné de part en part par la corruption de ses élites, la vénalité de ses gens et leur propension au désordre. Un voisin plus petit, mais mieux organisé, discipliné et bien armé peut facilement dicter sa loi à ce géant aux pieds d’argile, comme le Rwanda l’a fait récemment aux dépens du Congo. Une politique de dissuasion forte à l’égard du Nigeria passe nécessairement par le renforcement de nos capacités militaires et la mise en place, entre autres, d’une véritable force aérienne. Le deuxième aspect touche à la politique du bilinguisme. Le meilleur moyen de faire échec aux velléités sécessionnistes, c’est de mettre en place une politique forte du bilinguisme.

Des intellectuels comme Bernard Fonlon s’étaient efforcés, en leur temps, de penser la culture nationale en ces termes. La revue Abbia fut, un temps, l’expression de ce projet. C’est ce projet qu’il faut réactiver dans les conditions propres au monde de notre temps. A titre d’exemple, chaque jeune Camerounais doit apprendre le français et l’anglais dès l’école primaire. Avec un leadership conséquent, le Cameroun devrait devenir un exemple de la manière dont un Etat moderne traite les minorités.

Dans une Afrique divisée le long de fractures coloniales, il devrait être un modèle de la manière dont les héritages coloniaux, loin de servir de facteur de division, servent au contraire à forger une identité cosmopolite, à la mesure du monde de notre temps. A cause de ce double héritage, le Cameroun devrait servir de trait d’union entre les pays africains. Loin d’être un fardeau, le bilinguisme est un atout majeur tant du point de vue culturel que politico-économique. Sur le plan diplomatique, Yaoundé devrait aspirer à devenir le siège de maintes organisations panafricaines et le lieu privilégié des grandes réunions multilingues.

De nombreux Africains désireux d’apprendre le français et l’anglais devraient être accueillis dans nos instituts de formation. Quant à la question proprement politique, elle consiste à renforcer la démocratie locale. Le renforcement de la démocratie locale passe, par exemple, par l’élection des responsables municipaux au suffrage direct ainsi que celle des gouverneurs de provinces. La question anglophone peut encore être réglée par des moyens politiques. Mais encore faut-il qu’il y ait à la tête du pays un leader soucieux de l’avenir de son pays et une élite capable de réfléchir.
Auteur: Achille Mbembe