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Lettre à Patrice Nganang

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Fri, 8 May 2015 Source: Patrick Rifoé

Cher aîné,Je me permets de te faire cette lettre publique après moult hésitations. Les posts que tu as faits sur Achille MBEMBE ont en effet créé, au sein des groupes camerounais sur Facebook et au-delà, une ligne de Maginot entre pro Mbembe et pro Nganang.

Réagir m’a premièrement paru peu sage tant le risque de paraître factieux était grand comme on peut le constater dans la nature des réactions suscitées par ta sortie.

J’aimerai cependant qu’ensemble, nous revenions sur tes principaux arguments afin d’en évaluer la pertinence et la portée. Je ne vais pas revenir sur le style de tes posts. Il est ce qu’il est et certains penseront que tu écris sur Facebook comme tu écris tes romans.

Pour d’autres, l’écriture ne saurait être automatique, et écrire sur les réseaux sociaux est un exercice n’ayant aucune commune mesure avec l’écriture romanesque. Je me limiterai au fond des arguments passant par perte et profit leur forme.

L’analyse de tes posts est sous-tendue par l’idée force suivante. Achille MBEMBE est pour un nombre important d’intellectuels et d’aspirants penseurs africains et plus particulièrement camerounais un horizon indépassable. Le parangon à l’aune duquel l’existence et la reconnaissance se construit.

Comme Victor Hugo à la littérature française du 19e siècle, il est un géant à l’ombre duquel beaucoup désespèrent d’exister. Tes sorties s’éclairent ainsi dans le cadre de la théorie critique contemporaine. Pour Axel Honneth, les conflits, individuels et collectifs au sein des sociétés contemporaines se structurent autour de la lutte pour la reconnaissance.

Aspiration légitime de tout sujet dont l’invisibilisation peut conduire à des formes de mobilisations affirmatives ou dénégatives voire violentes à l’instar de tes posts. On voit alors implicitement se déployer le Némésis mbémbéen dans un rapport d’autoaffirmation par la disqualification de l’alter. Ceci me conduira à exhumer ledit némésis afin de rendre explicite la comparaison sous-entendue.

Retour sur tes principaux arguments

Quelle est ta thèse ? Elle consiste à postuler qu’Achille MBEMBE est d’une utilité sociale proche du néant. Pour peu, il serait même nuisible par certaines de ses pratiques à la société.

Deux hypothèses viennent soutenir cette ossature. Premièrement, il n’est pas un homme engagé (comme toi je suppose) et comme le « pape » camerounais de la géostratégie Pougala. Pour preuve, il se contente de bavardologie là où, vous êtes présents sur le terrain.

Le second argument est en dessous de la ceinture. Achille MBEMBE aurait des rapports peu orthodoxes avec ses étudiantes. Ce qui le disqualifie car dans les « sociétés développées », les rapports sexuels entre enseignants et étudiants sont proscrits et même sanctionnés. On est là dans une utilisation spécieuse et impropre de la critique.

Enfin, Achille MBEMBE n’a pas l’aura qu’on veut bien lui prêter. La preuve, il bosse dans une université sud africaine au nom imprononçable, après avoir fait des piges dans des universités américaines ne lui ayant jamais proposé un contrat de permanent.

Les limites de la critique biographique contre MBEMBE

Ces éléments sont pour toi suffisants pour disqualifier l’auteur des Ecrits sous maquis de Um Nyobe. Ils sont empreints d’un sous entendu que je vais exciper avant d’en prendre la mesure. Achille MBEMBE doit être disqualifié, déconsidéré, oublié parce que quelque soit son œuvre, en raison de mœurs sexuelles et de son appétence supposée pour ses étudiantes.

Il n’est pas question de discuter ici de la véracité de ces allégations, nous les tenons pour véridiques. Nous sommes ici dans la catégorie analytique de la critique littéraire et tu mobilises là, un argument qui ferait mouche devant n’importe quel jury de littérature. Ce bout de ficelle, tenant lieu de méthode résiste-t-il à l’analyse ?

Autrement dit, peut-on invalider les thèses d’un auteur de littérature et qui plus est de sciences sociales au motif que ses pratiques sexuelles contaminent ses analyses ?

Une confusion perce dans tes propos. En effet, la critique biographique, si elle sert en littérature à éclairer c’est-à-dire apporter une meilleure compréhension de l’œuvre, ne peut être mobilisée pour invalider le point de vue défendu dans les écrits.

Victor HUGO pour rester sur un terrain qui ne t’est pas étranger, poète souverain, habile dramaturge et romancier hors pair a-t-il loupé le Panthéon en raison de la légèreté de ses mœurs ? Il a cocufié sa femme très tôt et pratiquement toute leur vie de couple.

Non content de cela, alors qu’il est pair de France, il est pris en flagrant délit d’adultère par le mari cocu. Cela a-t-il donné moins de légitimité à son expression littéraire ? Il est permis d’en douter si l’on s’en tient à sa panthéonisation populaire et à l’écho de ses écrits auprès de ses contemporains et aujourd’hui encore.

D’autre part, cette critique née avec Sainte Beuve reste limitée dans sa portée depuis le Contre Sainte Beuve de Proust et les développements ultérieurs du structuralisme. « L'homme qui fait des vers et qui cause dans un salon n'est pas la même personne ». Confondre ainsi l’énonciateur à l’auteur est une confusion qui n’affleurerait pas dans le travail d’un analyste du discours.

Dans les sciences sociales, vaste domaine du savoir dont tu n’es pas spécialiste (rappel inutile), la validité des travaux repose entre autre chose sur l’objectivité. L’objectivité est de fait un principe cardinal de la recherche en sciences sociales. De quoi s’agit-il ?

Achille MBEMBE en a-t-il été dépourvu dans ses travaux ? Peut-on considérer que les travaux de MBEMBE souffrent de biais méthodologiques suffisants pour les invalider ? Autrement dit, le rapport qu’il entretient avec ses objets d’étude est-il pollué par ses jugements de valeurs, le non respect des canons méthodologiques propres à l’histoire (travail critique sur les sources entre autre) et en science politique. Si tel avait été le cas, d’autres historiens et politologues auraient pointé cette faiblesse.

Sur l’utilité sociale insignifiante de Achille MBEMBE

A quoi peut-on mesurer l’utilité sociale d’Achille MBEMBE vu du Cameroun ? Si on devait la comparer à la tienne, serait-il possible de considérer que tu es plus utile que lui à la Nation ?

Achille MBEMBE est politologue et historien. Ses écrits biens que datés aujourd’hui sur l’histoire politique du Cameroun autour de l’indépendance n’ont été contestés dans aucun forum scientifique à ce jour. Lorsque l’histoire nationaliste sera remise au goût du jour et des programmes scolaires (ce qui arrivera certainement), ses travaux permettront à des générations.

de camerounais de découvrir les nationalistes, leurs combats et thèses. Son utilité peut paraître résiduelle aujourd’hui, mais elle est condamnée à connaître une courbe croissante. De ce fait, quand bien même, on aura oublié les Daniel ABWA et autres WANG SONNE, MBEMBE n’aura toujours pas débarrassé l’horizon de sa présence qui t’importunes tant.

De plus, on peur comparer les utilités des disciplines par lesquelles chacun prétend apporter pour l’érection d’une société meilleure à la communauté nationale. L’histoire n’a aucune preuve à fournir en la matière. Mais, la littérature peut-elle en dire autant ? Peut-elle prétendre être nécessaire et indispensable ? En toute honnêteté, les travaux sur la virgule dans l’œuvre de Cicéron de quel apport peuvent-ils être pour faire émerger le Cameroun ?

Venons-en à ton utilité à toi. Tu es professeur de littérature dans une université américaine. Ton métier est d’enseigner et d’écrire des romans. Ce sont là, deux modes de transmission spécifiques, mais nobles. Le premier permet de transmettre dans un cadre institutionnel des connaissances à des jeunes.

La tâche se révèle aussi déterminante pour l’avenir car la main sur le berceau est la main qui dirige le monde en façonnant l’avenir. La question qui se pose est alors de savoir de quelle utilité sociale tu es pour le Cameroun et les camerounais alors même que tu es penché sur les berceaux américains ?

Quant aux romans que tu écris, j’espère que les camerounais, grands lecteurs devant l’éternel les liront demain plus qu’aujourd’hui. Je me permets d’en douter et de considérer que si ton aura peut grandir en dehors du triangle national, elle continuera d’y décroître. C’est probablement la raison pour laquelle, tu rappelles ton engagement dans des luttes concrètes au Cameroun.

Est-ce pour te sentir plus « utile » ? Car enfin, on peut souhaiter oublier Achille MBEMBE (Foucault ?), mais, qui connaît PATRICE NGANANG ?

Ton utilité est de transmettre, d’abord et avant tout. Tu veux théoriser l’utilité dans ses marges afin de mettre en avant tes engagements. Tu serais plus utile que MBEMBE car on t’entend sur des affaires sociopolitiques au Cameroun. Mais, dis-moi, pourquoi ne viendrais-tu pas t’engager sur le terrain ? Au plus près de tes nobles combats, mettre comme d’autre la main au cambouis et dormir comme ENOH en prison. Tu attends le grand soir, probablement comme Marx que tu pastiches sans cesse sans jamais le citer.

J’ai une bonne nouvelle pour toi, New YORK c’est une belle planque pour ceux qui n’ont pas de cojones et attendent tranquillement que les autres fassent le boulot. Tu me fais penser à tous ces camerounais des diasporas qui sur utopia bâtissent le Cameroun de leur imagination. Ce Cameroun là, restera une utopie fantasmagorique pendant quelques siècles encore. Il sera cependant ce que ceux qui sont sur le terrain en auront fait. Il ne faut pas confondre engagement et agitation.

Pérorer sur Facebook, est-ce cela que tu confonds à l’engagement ? Pour paraphraser Marx, les romanciers n’ont fait qu’imaginer le monde. Il s’agit maintenant de le transformer ! L’agitation et les indignations sont loin d’être transformatives si la voie n’est pas clairement montrée et empruntée.

Tu parles d’Achille MBEMBE comme d’un bavardologue, mais qui de vous deux l’est effectivement ? Il a choisi de ne pas sortir de son rôle de penseur. Et même, pour être en phase avec les exigences de sa fonction, depuis qu’il s’est éloigné du Cameroun, en dehors d’interviews de circonstances, il a abandonné le Cameroun comme terrain de recherche.

Mais toi, tu appelles le président MBIYA (des mots), manipules la mémoire de soldats tombés au front (encore des mots), mais au fond, qu’est-il sorti de tes sorties ? Si la réponse est, pas grand-chose, alors tu es un brasseur de vent, un simple agitateur. Viens donc sur place, manie l’invective à son endroit depuis Douala comme tu le fais de New York.

Et pour cela, assume comme certains la kondenguisation. Victor HUGO, n’est pas passé à la postérité pour son opposition à Napoléon III, mais pour l’immensité de son œuvre littéraire. Pendant longtemps, il s’est pris pour un Mirabeau bis, il ne le fut jamais.

Peut être qu’alors ton utilité sociale sera réévaluée, et même si tu n’obtiens davantage de reconnaissance que MBEMBE, au moins tu auras quitté l’univers abstrait des discoureurs planqués en Occident pour rejoindre la praxis (encore du Marx).

Achille MBEMBE, une aura surfaite ?

C’est un des traits saillants de ton développement. S’il avait été un chercheur aussi compétent qu’on le prétend (comme toi ?), il aurait eu un poste dans une université américaine (comme toi ?), au lieu d’aller s’enterrer dans une université sud africaine au nom imprononçable (un vrai raté celui là !).

Dans ce développement, mais sous-entendu, tu fonctionnes comme le némésis de MBEMBE. Ayant ce qu’il n’a pas, tu es ce qu’il aurait rêvé d’être. Tu es dans une université développée alors que le pauvre doit se contenter d’une sans aura. De plus, tu questionnes le titre qui est le sien dans le monde académique.

Au passage, je note ici une utilisation approximative de la notion de développement dont il faudrait faire l’exégèse. Mais, ce n’est probablement pas un enseignant de littérature qui prendra cette peine.

Le sous-entendu de ce développement consiste à faire croire que les bons universitaires africains restent dans les pays occidentaux alors que les autres, faute de propositions de CDI, rentrent dans leurs pays ou d’autres pays africains.

Tu ferais partie de la première catégorie alors que MBEMBE ressortit à la seconde. Je te le concède, mais dans ce cas, la seconde catégorie comprendra également EBOUSSI BOULAGA, Engelbert MVENG, Jean Marc ELA 1. Tu ne t’étonneras pas que beaucoup ne soient pas malheureux de se retrouver en si prestigieuse compagnie.

D’autre part, ton présupposé confondant occident et développement m’amène à te poser cette question, toi le chantre de l’utilité sociale au Cameroun ? Si les intellectuels américains étaient retournés en Europe quand il fallait conquérir l’Ouest, plastronnerais-tu d’être en terres développées ?

Pour en terminer, MBEMBE sans être le plus important penseur camerounais contemporain fait partie des incontournables. Son horizon à lui, ce sont les EBOUSSI BOULAGA. Le tien c’est MONGO BETI. Vous ne courez, pour ainsi dire, pas pour les mêmes raisons.

Auteur: Patrick Rifoé