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Massacres dans l'Extreme-Nord: des militaires passent aux aveux

Manifestation Des Militaires 'J’ai fait le travail que je devais faire'

Mon, 17 Feb 2020 Source: Le Monde

“ BH, tu vas mourir!» Cette me­nace d’un militaire camerou­nais n’a rien d’une parole en l’air. La femme qu’il accuse d’appartenance au groupe dji­hadiste Boko Haram (BH) est condamnée. Sur cette vidéo, postée sur les ré­seaux sociaux en juillet 2018, on voit le soldat en question, lunettes de soleil et fusil d’assaut, gifler et traîner par le cou une quadragé­naire vêtue d’un boubou en loques. Elle tient sa petite fille par la main mais ne peut la re­garder. Juste derrière se tiennent un soudard à l’œil torve et des villageois haineux. Une autre prisonnière est là, elle aussi accusée d’être une « BH ». Elle porte un tee­shirt rose, sa taille est entourée d’un morceau de pagne. Sur son dos, un bébé.

La scène se passe entre mars et avril 2015 sur une piste de l’extrême nord du Cameroun bordée de plaines arides et de collines recou­ vertes de champs en terrasses. Désignées sans preuves, les deux suppliciées ont été ar­rêtées le long de la frontière avec l’Etat nigé­6rian du Borno, infesté de djihadistes et de contrebandiers. Ont­elles été abandonnées, quelques heures plus tôt, au cours de com­ bats avec les militaires ? Glanaient­elles des renseignements au sein de la population pour le compte des « BH » ? Elles n’auront pas le temps de s’expliquer. Cette piste de Zele­ ved, village pauvre et reculé, est un couloir de la mort où les voici bientôt agenouillées, les yeux bandés. Trois soldats camerounais les exécutent à bout portant, ainsi que leurs en­ fants. Des images qui, diffusées sur Internet trois ans plus tard, provoqueront une indi­ gnation internationale.

Longtemps considéré comme une zone de repli et de ravitaillement par les cadres de la secte salafiste nigériane devenue groupe dji­hadiste, le Cameroun n’est alors plus épargné par leur folie meurtrière. Au mois de mai 2014, le vieux président camerounais Paul Biya, alors de passage à Paris, déclarait la « guerre » à Boko Haram. Un an plus tard, le brutal et fantasque chef des « BH », Abubakar Shekau, le mettait en garde : « Paul Biya, si tu ne mets pas fin à ton plan maléfique, tu vas avoir droit au même sort que le Nigeria. »

L’important déploiement de l’armée et des unités d’élite encadrées par des ex­militaires israéliens ne suffit pas à contenir les assauts des « BH », dont une branche a prêté allé­ geance, en mars 2015, à l’organisation Etat is­ lamique. Ils incendient et pillent les villages, kidnappant ou massacrant les civils. D’autres acteurs surgissent alors sur le champ de ba­ taille, le plus souvent armés de pétoires et d’arcs aux flèches empoisonnées : des villa­ geois organisés en « comités de vigilance », des groupes d’autodéfense encouragés par le pouvoir politique et les chefferies tradition­ nelles. Devenus des supplétifs de l’armée, certains en profitent pour régler des comp­ tes, quitte à amplifier les violences perpé­ trées par les soldats et les djihadistes.

« J’AI FAIT LE TRAVAIL QUE JE DEVAIS FAIRE »

A Zeleved, ce sont eux qui ont identifié et livré aux militaires les deux suspectes. Puis, tout comme les notables du village, ils ont de­mandé leur exécution avec leurs deux en­fants, au pied d’une colline, à près d’un kilo­mètre du poste de l’armée. L’un des trois ti­reurs, aujourd’hui identifié, était à l’époque un caporal de 29 ans, Cyriaque Hilaire Bityala, alias « Tcho­Tcho ». On le reconnaît sur la vi­déo, qui n’aurait jamais dû être rendue publi­que. Avec six autres militaires, il a été arrêté en août 2018, interrogé et incarcéré dans l’at­tente de son jugement. Le procès, maintes fois reporté, a démarré, le 20 janvier, à Yaoundé, avant d’être renvoyé au 17 février. Il se tiendra à huis clos. Mais il est possible, grâce aux près de 200 pages de documents judiciaires et militaires dont Le Monde a eu connaissance, de reconstituer les grandes lignes de ce drame révélateur du chaos régnant dans la région.

« Je ne me reproche rien, a déclaré « Tcho­ Tcho », en août 2018, aux enquêteurs de la po­lice judiciaire. L’enseigne de vaisseau 2e classe à l’époque Etienne Fabassou nous a confié la mission d’aller les exécuter. J’ai fait le travail que je devais faire, en suivant les instructions de mon chef.» Cette version concorde avec le témoignage d’un autre tireur, le soldat Gorvo Barnabas Donossou, alors âgé de 25 ans et père de trois enfants. « Nous nous sommes dit que nous ne pouvions pas les tuer pendant qu’elles nous regardaient. C’est ainsi que nous avons décidé au préalable de leur bander les yeux », précise ­t­-il sur le procès­verbal. Dans son souvenir, elles ont reçu «au moins trois balles chacune (...) On ne comptait pas». La plupart des accusés désignent le même don­neur d’ordre : le lieutenant Etienne Fabassou, un militaire de la marine né « vers 1968 » dans la région. Dans la zone de Zeleved, voisine du Nigeria, ce quinquagénaire esquinté par la guerre, père de six enfants, commandait une trentaine d’hommes, en majorité issus de l’ar­mée de l’air. Des costauds, plutôt indisciplinés mais utiles pour les basses besognes ou pour faciliter son trafic présumé de bétail. A l’en croire, son autorité sur le groupe était relative et diminuait au fil des attaques djihadistes.

« Est­-ce à dire que c’est vous qui avez instruit à vos éléments d’exécuter ces dames et leurs bébés ?, lui demandent les enquêteurs en août 2018.

– C’est sous la menace et la pression de mes éléments et du comité de vigilance que je leur ai demandé d’en faire ce qu’ils voulaient. En d’autres termes, j’ai répercuté les ordres du général [commandant de la 4e région militaire inter­armées] qui ne voulait plus en entendre parler.

– Quelles étaient les instructions formelles du général ?

– Tuer tous ceux qui se trouvent dans le camp ennemi, car nous déplorions déjà assez de pertes en vies humaines. »

Alors, chaque belligérant sombre dans l’ul­traviolence et amplifie la terreur. Dans le vil­lage frontalier d’Achigachia, des militaires ca­merounais exécutent une dizaine de civils cette même année 2015. Cette fois encore, la barbarie est filmée et se retrouvera, bien plus tard, sur Internet. Le lieutenant Fabassou dit avoir suivi les consignes de son supérieur, le charismatique général de division de l’armée de terre, Jacob Kodji – décédé lors d’un acci­ dent d’hélicoptère en janvier 2017. Mais com­ment les deux hommes auraient­ils pu échan­ ger alors qu’aucun réseau GSM ne couvrait la zone? Ces explications du lieutenant sont ju­gées « dilatoires » par les enquêteurs pour les­quels «l’initiative de cette tuerie lui incom­bait », peut-­on lire dans une note de la sécurité militaire. A Zeleved, après l’exécution, le lieu­tenant Fabassou n’exige aucun compte rendu de ses hommes. Une fois les dernières balles tirées, les villageois balancent les quatre cada­vres dans une fosse creusée dans le cimetière. C’est là que s’accumulent les corps de «BH».

«Ce n’était pas la première fois que nous exécutions les terroristes », souligne un soldat. «Nous les exécutions car les gendar­mes auprès de qui nous les conduisions au dé­part nous répondaient qu’ils ne savaient pas quoi faire d’eux et refusaient ainsi de les pren­dre en compte pour les différentes poursuites judiciaires», ajoute un autre. Selon eux, les djihadistes interpellés et remis à la gendar­merie, à la sous­préfecture ou au tribunal étaient parfois libérés et revenaient ensuite attaquer le village, ce qui attisait l’ire du co­mité de vigilance. «Nous étions alors sevrés de renseignements pendant un bout de temps », précise un troisième militaire. D’après leurs témoignages, ce serait néan­moins la première fois que des femmes et des enfants ont été tués de la sorte.

Cinq ans ont passé. Les dépouilles des qua­tre victimes n’ont toujours pas été retrou­vées, « au vu de la multiplicité des corps et de l’anarchie observée dans le cimetière », est­il précisé dans un rapport. Les enquêteurs ont tout de même pu identifier la dame en bou­ ou. Agée de 43 ans, elle s’appelait Zoumtigui Danoukoua. Sa fille, Lada Hada, n’avait que 6ans. Nul ne sait si la maman s’était jetée dans les bras des djihadistes, toujours prêts à recruter des femmes pour les marier à des combattants, leur confier des tâches domes­ tiques ou les utiliser comme kamikazes.

CAPTIVE OU « ADEPTE » DE BOKO HARAM ?

Mais le lieutenant Fabassou assure qu’elle et son amie étaient en possession d’une cartou­che de calibre 7,62 et, surtout, d’une lettre dé­taillant un plan d’attaque du village par Boko Haram. Il n’a pas gardé la missive qu’il pré­tend avoir remise au défunt général Kodji. Ment­il pour tenter de justifier cette exécu­tion ? Au moment des faits, ses soldats et ses supérieurs n’ont en tout cas jamais entendu parler ni de la lettre ni de la balle. Et si Mme Da­ noukoua avait été enlevée de force, avec sa fille et d’autres, par les « BH », comme l’ont dit aux enquêteurs son neveu et son beau­frère ? Prisonnière de « BH » ou « adepte », le doute demeure. Ce qui ne tracasse pas le lieutenant Fabassou. Aujourd’hui encore, il se dit per­suadé « d’avoir bien accompli [la] mission con­tre ceux qui veulent envahir [le] pays». Il sa­vait que le soldat Ghislain Landry Fewou Ntieche, désormais âgé de 26 ans, avait filmé l’exécution avec son smartphone. « J’étais chargé de prendre toutes nos différentes mis­ sions en vidéo », a expliqué le jeune homme qui a reconnu avoir transmis, par Bluetooth les images à des frères d’armes. Il dément néanmoins les avoir lui­même mises en li­ gne, ce dont doute Fabassou. « Il l’a fait dans le but de nuire à la troupe», insiste le lieute­ nant, comme pour dénoncer une forme de trahison.

Les exactions de l’armée, dont certaines ont été plus tard documentées par des ONG, de­vaient rester confidentielles. « Dans cette guerre contre Boko Haram, on a pu observer un transfert mimétique de la violence entre insur­gés et militaires, constate le chercheur came­rounais, Raoul Sumo Tayo, de l’Institut d’étu­ des politiques de Lausanne, en Suisse. La pu­blication de cette vidéo d’exécution a une di­mension pathologique et donne à voir une sorte de nécro­pornographie liée au plaisir que les soldats éprouvent. »

Au sein des contingents sur place, des briga­des informelles dites de « refroidissement » se sont chargées des exécutions, selon plusieurs sources concordantes. « Ils ont voyagé », di­saient les sicaires à propos de leurs victimes. «Nous avons mis en place un dispositif pour conduire les enquêtes et s’assurer que les règles internationales sont respectées. Pas question donc de s’en prendre à des civils, nous ne le tolé­rons pas », prévient aujourd’hui le capitaine de frégate Cyril­Serge Atonfack, porte-­parole de l’armée. Un discours qui contraste avec celui de son prédécesseur. Tout comme certains ministres du président Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, l’ancien communicant de l’ar­mée Didier Badjeck avait dénoncé une « cam­pagne de désinformation » et nié mordicus l’authenticité de la vidéo, un «grossier mon­ tage ». L’enquête leur donne tort.

Ordonnateur présumé, le lieutenant Fabas­sou se retrouve sur la sellette, accusé de viola­tion de consigne et de complicité d’assassi­nat. D’après son avocat, Me Sylvestre Mbeng, il plaide non coupable. Les six soldats autre­ fois sous ses ordres, dont « Tcho­Tcho », se­ ront jugés pour assassinat et violation de consigne. Tous risquent la peine de mort. La plupart ne regrettent rien.

Même s’ils ne sa­vent toujours pas qui ils ont exécuté. Compli­ces ou victimes des « BH », ces femmes et leurs enfants demeurent un mystère. Sur les rives et les îles du lac Tchad, Boko Haram con­tinue d’entretenir la flamme d’une violence également exercée par les armées de la ré­ gion. Au nom d’un dieu ou d’une république, plus de 270000 déplacés survivent sur ces terres ensanglantées.

Auteur: Le Monde