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« Vaincre Boko Haram, la nécessité d’une approche globale »

Wed, 26 Aug 2015 Source: Célestin Bedzigui

Le 13 juillet dernier, le Cameroun a connu le premier attentat suicide sur son territoire à Fotokol à l’Extrême-Nord, près de la frontière avec le Nigeria. Ce premier attentat a été suivi par une vague la semaine suivante : un double attentat le 22 juillet à Maroua, capitale régionale ; et un autre attentat le 25 juillet dans la même ville.

Selon les premiers éléments des enquêtes, le modus operandi semble similaire : des jeunes filles d’une quinzaine d’années, dissimulant des ceintures explosives sous un voile intégral. Cette série d’attentats marque une inflexion dans les activités de Boko Haram au Cameroun, tant par le mode usité que les cibles géographiques.

Il convient à cet effet d’analyser la réponse apportée par les autorités à la lumière de ces développements.

Quelle adéquation du dispositif sécuritaire ?

Les attentats du 22 et du 25 Juillet 2015 ont eu lieu à Maroua, chef-lieu de la province d’Extrême-Nord, dans lequel est situé le quartier général des troupes mobilisées le long du versant septentrional de la frontière avec le Nigeria. Opérant dans une région frontalière, les hommes du BIR (Bataillon d’intervention rapide) ont surtout pour objectif de repousser les assauts de la secte nigériane et sécuriser les zones frontalières.

On peut se demander si le changement de modus operandi de Boko Haram a été intégré dans la stratégie camerounaise. L’actualité récente au Nigeria et au Niger montre que les reculs de la secte devant les offensives conjointes des armées de la région ont eu pour conséquence un recours répété aux attentats suicides afin, soit d’éviter un repeuplement des zones perdues, soit de faire persister un climat de terreur au sein de la population.

Cette évolution requiert une coopération accrue entre services de renseignements, s’ajoutant à la coordination entre les armées de la région. Pour l’Etat camerounais, le défi interne porte en conséquence sur l’articulation entre les différentes branches du régalien que sont la police, la gendarmerie, l’armée et la justice.

Or cette approche globale ne semble pas avoir été mise en oeuvre avant les attentats. Le BIR a conservé la primauté dans les opérations contre Boko Haram. A cet égard, la perspective d’attentats ne semble pas avoir été intégrée dans la réponse institutionnelle à la secte nigériane.

On peut craindre à cet effet une réaction disproportionnée notamment dans le cadre de la nouvelle loi antiterroriste qui militarise le traitement de la question Boko Haram. Or le cas nigérian montre l’échec d’une approche essentiellement répressive. Par ailleurs, le recours à des instruments juridiques hors du droit commun s’avère à terme contreproductif car la « rapidité » du processus judiciaire peut paraître arbitraire et incidemment faire croître l’audience de la secte.

Le fait que la communication sur les attentats et la réaction sur le terrain aient été du fait du ministère de la défense semble signifier que l’action militaire est toujours vue comme la réponse adaptée à la secte. Or une réponse essentiellement militaire à Boko Haram ne saurait être soutenable sur le long terme faute non seulement de moyens financiers, mais aussi du fait d’une efficacité relative.

Il apparaît peu réaliste d’attendre du BIR qu’il repousse les assauts de la secte sur une frontière de plusieurs centaines de kilomètres, quadrille toute la province de l'Extrême- Nord, et prévienne les attentats terroristes. Le Cameroun paie clairement le prix d'un traitement en faveur des unités d'élites dépendant directement de la présidence au détriment de la police et la gendarmerie dont le manque de moyens est évident.

On constate à cet effet que les arrestations effectuées à Maroua suite aux premiers attentats ont été le fait de l'armée et non de la gendarmerie dont relève le maintien de l'ordre à l'intérieur du pays.

Qui est Boko Haram?

On observe un déni tant des acteurs institutionnels que des populations concernant les identités et l’origine des personnes impliquées dans les activités de Boko Haram au Cameroun. L’expression « membres de Boko Haram » utilisée dans les médias et les communiqués officiels font abstraction de la nationalité de ces personnes et plus encore de leurs motivations.

Les premiers éléments relevés concernant les attentats des dernières semaines parlent de jeunes filles d’une quinzaine d’années ou de femmes qui seraient les kamikazes. Au-delà du débat ponctuel que soulève la question de l’interdiction du voile, il convient que soient posées les questions de fond : Qu’est ce qui explique qu’une jeune fille de quinze ans ou une jeune femme se fasse exploser dans un marché tuant de nombreuses victimes innocentes?

Si ces personnes ont été manipulées, qu’est-ce qui motive des Camerounais à perpétrer des attentats dans des endroits où se trouvent potentiellement des membres de leurs familles? Alors que tout le Cameroun se retrouve autour de « Je suis Maroua » et autres slogans, il convient de rappeler que les kamikazes d’hier comme d’autres membres de la secte pourraient être camerounais- en dépit de l’horreur de leurs actes et s’interroger qu’est ce qui explique que les valeurs d’harmonie et de concorde dont se prévalent une majorité de citoyens ne sont pas partagées par une minorité.

De manière manifeste, le discours de développement- sous sa forme actuelle de « discours de l’émergence » semble ne répondre qu’imparfaitement aux aspirations des populations les plus pauvres dans cette région du Cameroun. Il ne suscite apparemment pas pour certains l’espérance des lendemains meilleurs qui engendre la force du lien social et fonde le respect de la vie des concitoyens.

Il convient d’ ailleurs de se demander si la prolifération d’Eglises « réveillées » et autres « mouvements spirituels » dans toute les régions du Cameroun, parce qu’elle révèle comme une réelle quête de sens dans toutes les strates de la société n’exprime pas d’une certaine manière un désarroi existentiel proche, mais qui serait lui purgé du nihilisme meurtrier des ‘’ kamikazes’’ de Boko Haram.

Dans une démarche de recherche du sens et des motivations des commandos de Boko Haram, il semble avoir certaines de ses racines dans une perception des autorités publiques corrompues et répressives et d’autorités traditionnelles délégitimées par leurs collusions avec l’Etat mais aussi par leurs abus. Une illustration en est l’enlèvement par Boko Haram, l’an dernier non seulement de l’épouse du Vice-Premier ministre, mais également du Lamido (chef traditionnel) de Kolofata.

La secte Boko Haram semble avoir la prétention de remplir le vide causé par cette perception ou cette négation du caractère bienfaisant des autorités étatiques et traditionnelles. Dans une telle configuration, une victoire sur le phénomène de Boko Haram au Cameroun suppose un contexte apaisé, du moins parmi les acteurs institutionnels.

Cela suppose que les élites politiques montrent l’exemple en sortant du climat de suspicion, d’hystérie politicienne et de délation sur cette question tel que cela a été constaté il y a quelque temps à travers les accusations croisées des certaines élites du Grand Nord et du Centre-Sud.

Quelle réponse multidimensionnelle?

Après les attentats de ces derniers jours, il faut éviter que s’engage le cycle meurtrier attentats-réponse militaire disproportionnée tensions interconfessionnelles qui risque non seulement d’augmenter le recrutement de Boko Haram, mais aussi rendre difficile la réponse des autorités. De plus, la nécessité d’une réponse sécuritaire ne doit pas se faire au détriment de la réponse multidimensionnelle qu’exige la situation.

Créer un climat de confiance entre populations et forces de sécurité Un élément positif est le déploiement de 2000 hommes dans l’Extrême- Nord, majoritairement, des gendarmes et des policiers. Il témoigne de l’accent mis désormais sur le renseignement afin de prévenir et anticiper les actions de la secte.

L’efficacité de cette démarche suppose que s’établisse un réel climat de confiance entre les forces de sécurité et la population pour s’assurer la pleine coopération de cette dernière. Comme il a été dit auparavant, le comportement des forces de sécurité dans leur tâche de sécurisation de la jeunesse doit être exempt de mesures arbitraires, exactions, qui au Nigeria ont rendu compliquée la tâche de l’armée dans la lutte contre Boko Haram.

A cet égard, les mesures ou actions visant les quartiers peuplés de Camerounais originaires du Nord-Cameroun doivent faire l’objet d’un réel doigté et d’explication au sein de ces populations afin d’éviter l’impression de stigmatisation. Afin de préserver la cohésion nationale, il est impératif que les autorités réagissent fermement contre les réactions hystériques d’une certaine partie de la population.

Pour une réponse économique efficace

Il est désormais connu que la région de l’Extrême-Nord est la plus pauvre du pays. Le gouvernement camerounais y a répondu en annonçant un plan économique d’urgence dans l’Extrême- Nord dont les fruits ne seront pas visibles avant quelques années. Il est toutefois nécessaire que soient privilégiés des politiques claires et cohérentes et non le clientélisme assumé de ces dernières années.

Le défi pour un Etat camerounais aux moyens limités, dans un contexte budgétaire contraint par le prix bas du baril est de répondre à plusieurs niveaux d’intervention. Cela suppose une mobilisation de l’appareil d’Etat. De fait, Boko Haram appelle à une réforme de fond de l’action publique au Cameroun qui doit dans l’urgence passer d’une démarche réactive à une démarche proactive et globale.

Quelques pistes sont à explorer :

La création d’une cellule anti-terroriste au sein du Conseil National de Sécurité, réunissant responsables militaires, gendarmes et policiers mais aussi responsables des ministères de l’économie, éducation, affaires sociales sous l’autorité d’un civil. Le renforcement des capacités de la gendarmerie en termes d’effectifs, de matériel de mobilité et de capacité d’enquêtes.

Création d’un cadre de dialogue réunissant autorités traditionnelles, religieuses et organisations de la société civile afin d’éviter la stigmatisation des populations de confessions musulmanes et apaiser les tensions éventuelles.

La mise en oeuvre immédiate du plan économique et social d’urgence pour l’Extrême-Nord avec une focalisation sur l’éducation (notamment des filles et la mise en oeuvre d’organes de suivi de la présence des enfants tout au long du cycle primaire) et la création d’emplois pour les jeunes. A long terme, rationnaliser l’organisation administrative des forces de sécurité éclatées entre en différents ministères : MINDEF, DGSGN, Ministre délégué à la gendarmerie, MINADT). Conclusion

Les attentats de Maroua ont mis en lumière la nécessité d’une adaptation du dispositif camerounais face à une secte dont les modus operandi ont évolué. D’une perception de Boko Haram comme une problématique externe, il est nécessaireque la gestion de cette menace soit vue d’un point de vue interne et non politicien. En conséquence, la réponse aux attentats doit s’étendre sur le long terme et s’attaquer aux fragilités politiques, économiques, sociales et morales, non seulement de l’Extrême- Nord, mais aussi de tout le Cameroun.

Auteur: Célestin Bedzigui