Un acteur du changement n'a pas à choisir entre Ngoh Ngoh et Baboke
Le récent direct du journaliste camerounais Remy Ngono marque un ralliement explicite au camp d'Issa Tchiroma et confirme un engagement politique assumé. Remy Ngono présente Ferdinand Ngoh Ngoh comme un adversaire omnipotent tout en défendant Oswald Baboke, ce qui relève d'une logique de camp plutôt que d'une analyse indépendante.
Il y a des moments où un narrateur ne laisse plus la moindre ambiguïté sur son positionnement. Le live de Remy Ngono publié aujourd'hui est de ceux-là. Pendant plus d'une heure, Ngono n'a pas seulement parlé. Il s'est dévoilé. Et ce dévoilement appelle une lecture à deux niveaux : ce qu'il dit sur le fond, et ce que sa façon de le dire révèle sur lui.
Commençons par la psychologie. Parce que c'est là que réside la vérité la plus instructive.
L'omniscience sans preuve : la grammaire du narrateur de clan
Ngono passe ce live à décrire Ngoh Ngoh comme l'homme le plus puissant du Cameroun. Il contrôle l'armée. Il contrôle le BIR. Il contrôle les frontières. Il contrôle les marchés publics. Il contrôle le journal officiel. Il contrôle la DGRE. Il contrôle le conseil national de sécurité. Il surveille tout le monde. Il orchestre tout.
Et pourtant, cet homme tout-puissant n'a pas réussi à se nommer vice-président.
C'est la contradiction que Ngono n'affronte jamais. Si Ngoh Ngoh contrôlait réellement tous ces leviers, la question de la succession serait résolue. À son profit. Depuis longtemps. Or elle ne l'est pas. Ce qui signifie que le tableau que Ngono peint est grossi — délibérément — pour rendre l'ennemi plus grand, la menace plus grave, et la défense de Baboke plus légitime.
C'est la technique classique du narrateur de clan : gonfler l'adversaire pour grandir soi-même. Et cette technique révèle quelque chose d'essentiel sur la psychologie à l'œuvre. Ngono ne cherche pas la vérité. Il construit un récit au service d'un positionnement. Et ce positionnement est désormais visible à quiconque veut regarder.
La dérive narcissique : quand le narrateur devient le sujet
Le passage le plus révélateur de ce live n'est pas politique. Il est personnel.
"Valsero, tu n'es pas mon petit frère, je suis ton père. Tu es mon produit." "Je suis le boss des médias au Cameroun." "Je suis le professeur de la polyclinique." "C'est moi qui ai fabriqué Martinez Zogo, c'est moi qui ai fabriqué Valsero, c'est moi qui ai fabriqué tout le monde."
Ce discours sert trois objectifs précis. Délégitimer Général Valsero en le ramenant au statut d'élève qui doit le respect à son maître — évitant ainsi de répondre à ses arguments sur le fond. Se présenter comme une autorité morale incontestable, au-dessus de toute critique. Et neutraliser la contradiction en la transformant non pas en désaccord intellectuel mais en manque de respect filial.
Ce glissement est typique des narrateurs qui basculent dans la logique de clan. La critique devient une offense. L'analyse devient une attaque personnelle. La contradiction devient une trahison. Et le débat politique se dissout dans une hiérarchie affective où celui qui dit "je suis ton père" n'a plus à répondre de ses positions — parce que les fils n'interrogent pas leurs pères.
C'est une régression intellectuelle que le public qui suit Ngono depuis des années mérite d'identifier pour ce qu'elle est.
La défense de Baboke confirmée comme position de clan
Ce live confirme ce que nous avions analysé depuis le début : la défense de Baboke n'était pas une position de principe. C'était une position de clan.
Ngono ne dit pas "Baboke est innocent et voici les preuves." Il dit "on parle de Baboke pour détourner votre attention du vrai coup d'État que prépare Ngoh Ngoh." Ce n'est pas une défense. C'est une diversion qui protège Baboke non pas parce qu'il croit en son innocence, mais parce que Baboke est le pion de son camp dans la lutte qui l'oppose à Ngoh Ngoh et à Franck Biya.
La logique est celle du clan, pas du journalisme. Et un journaliste qui raisonne comme un clan ne peut plus être considéré comme un acteur indépendant.
L'inversion accusatoire : les cooptés qui accusent les non-cooptés
Le live contient une phrase qui résume à elle seule toute la mécanique : "Les activistes sont payés par Ngoh Ngoh."
Or les faits documentés dans notre série sont clairs. Ngatchou travaille pour Tchiroma. Touko organise les alliances pro-Tchiroma. Calibri mène le Kamto-bashing. Wanto, Annie Tchoko et Sandy Boston ont été nommés coordonnateurs dans le gouvernement fantoche de Tchiroma en avril 2026. Ce sont les cooptés qui accusent les non-cooptés d'être infiltrés. Ce sont les relais du sérail qui dénoncent les résistants comme agents du pouvoir.
C'est la technique classique du retournement : accuser l'adversaire d'être ce que l'on est soi-même. Et la voir déployée aussi explicitement dans ce live dit que Ngono n'est plus un observateur du système. Il en applique les méthodes.
Ce que ce live officialise
Ce live n'est pas un naufrage narratif de plus. Ce n'est pas une maladresse. Ce n'est pas une confusion passagère.
C'est une arrivée. Ngono arrive dans le camp Tchiroma. Il le montre. Il le revendique. Il protège les nommés. Il attaque les non-alignés. Il adopte la rhétorique du sérail. Il se proclame chef, maître, père, boss — autant de marqueurs d'une autorité qui ne veut plus être questionnée. Il transforme la critique en complot. Il délégitimise la diaspora résistante au nom d'une omniscience qu'il ne peut pas documenter.
Et il commet l'erreur analytique la plus révélatrice de tout ce live : décrire Ngoh Ngoh comme le maître absolu du Cameroun, puis oublier d'expliquer pourquoi cet homme tout-puissant n'est toujours pas vice-président.
Cette contradiction dit tout. Pas sur Ngoh Ngoh. Sur Ngono.
Un acteur du changement n'a pas à choisir entre Ngoh Ngoh et Baboke. Ces deux hommes sont des piliers du même système. Ni l'un ni l'autre n'a été élu. Ni l'un ni l'autre ne porte un projet de rupture. Un vrai militant du changement regarde cette guerre de clans depuis l'extérieur et dit : peu importe qui gagne, le peuple camerounais perd.
Ce que Ngono dit depuis ce live, c'est exactement le contraire.
La ligne est tracée. Par lui-même. Et cette fois, elle ne peut plus être effacée.
John Lawson