'Alamine Ousmane Mey est-il le technocrate moderne qu'exigent les défis du pays?'
Dans cette tribune, Loïc Kodjay critique vivement Alamine Ousmane Mey à la suite de l’interpellation de quatre journalistes dans l’affaire des lunettes du ministre. L’auteur replace cette polémique dans l’histoire politique camerounaise, notamment en évoquant le rôle de son père, Abba Ousmane Mey, sous Ahmadou Ahidjo, puis présente deux lectures opposées de la carrière d’Alamine Ousmane Mey : celle d’un technocrate expérimenté et celle d’un bénéficiaire d’un système de proximité politique.
L’arrestation arbitraire de quatre journalistes pour une banale paire de lunettes « égarée » par le ministre de l’Économie a réveillé de vieux démons au Cameroun. Au-delà du fait divers, cet incident interroge : Alamine Ousmane Mey est-il le technocrate moderne qu'exigent les défis du pays, ou l'héritier biologique d'une gouvernance autoritaire qui se transmet de génération en génération ? Plongée au cœur d'une trajectoire familiale qui épouse les heures les plus sombres et les plus complexes de l'histoire politique camerounaise.
DU « DUO SEPTENTRIONAL » À LA CONSTRUCTION DE L’ÉTAT POLICIER
Pour comprendre la trajectoire d’Alamine Ousmane Mey, il faut impérativement replonger dans les racines de la construction post-coloniale du Cameroun. L'histoire critique retient le rôle prépondérant du président Ahmadou Ahidjo et de son fidèle collaborateur, le gouverneur Abba Ousmane Mey (père d'Alamine), que je qualifie de « duo septentrional » du pouvoir centralisé.
Originaires tous deux du Grand Nord, ces deux figures ont façonné et verrouillé l'appareil d'État entre les années 1960 et 1980 à travers des piliers mémorables :
Le sommet de l'État : Ahmadou Ahidjo, premier président du pays (1960-1982), instaure dès 1966 le monopartisme sous l'UNC. Face au défi nationaliste de l'UPC, il bâtit un État policier caractérisé par une surveillance stricte, des arrestations arbitraires et le musèlement de la dissidence.
Le bras armé régional : Abba Ousmane Mey, camarade de classe d’Ahidjo depuis l’enfance à Garoua, devient l'inamovible gouverneur de la gigantesque Province du Nord (1968-1983). Pivot stratégique du régime, il participe activement à la rédaction de la Constitution de 1972, actant le passage au rouleau compresseur de l'État unitaire hyper-centralisé.
Ce système s'est consolidé par la suppression des autonomies régionales, l'usage répressif des ordonnances de 1962 sur la subversion, et une alliance pragmatique avec les chefferies traditionnelles.
Si l'effondrement de ce bloc survient brutalement lors des purges post-coup d'État avorté de 1984, la mémoire collective reste divisée : tyrannie brutale pour les uns, ère de stabilité et de rigueur économique pour les autres.
ALAMINE OUSMANE MEY : UNE PASSERELLE INTERGÉNÉRATIONNELLE ?
C’est sur ce terreau fertile et lourd d'histoire qu'évolue Alamine Ousmane Mey. Ingénieur en électronique formé en Allemagne, l'homme s'est d'abord forgé une solide réputation dans le secteur bancaire privé comme directeur général d'Afriland First Bank. Son entrée dans l'arène publique divise profondément l'opinion nationale.
D’un côté, ses détracteurs y voient le parfait exemple d'un système népotiste perpétué sous l'ere Paul Biya. Pour les observateurs critiques, son ascension fulgurante s'apparente à un arbitrage de l'ombre, consolidé par une proximité affichée avec Franck Biya, le fils du chef de l'État. Il est alors perçu comme un « héritier systémique », propulsé pour garantir la survie des intérêts de l'oligarchie financière et politique.
De l’autre côté, ses partisans défendent la figure d'un grand commis de l'État, d'un technocrate hors pair. Ses longs baux au ministère des Finances puis au ministère de l'Économie, de la Planification et de l'Aménagement du territoire (MINEPAT) sont brandis comme des preuves de sa rigueur et de son expertise, jugées indispensables à la mise en œuvre de la stratégie de développement économique du pays.
L’AFFAIRE DES LUNETTES : QUAND LE ZÈLE POLICIER ILLUSTRE LA « MÉCHANCETÉ D’ÉTAT »
Le vernis de la technocratie moderne a brutalement craqué lors d'un récent incident survenu au Palais des Congrès de Yaoundé.
Quatre journalistes professionnels ont été jetés en cellule et privés de liberté pendant cinq jours, sous le soupçon grotesque d'avoir dérobé les lunettes de vue du ministre. L'objet sera finalement retrouvé... dans le véhicule personnel du membre du gouvernement.
Face au tollé, la cellule de communication du MINEPAT a promptement réagi. L'entourage du ministre a affirmé qu'aucune plainte n'avait été déposée par ses soins, qu'il avait découvert l'affaire via les réseaux sociaux et qu'il professait un respect total pour la presse.
Mais pour le citoyen camerounais et les syndicats de médias, le mal est fait. Ce fait divers tragique illustre de manière flagrante le fonctionnement d'un appareil sécuritaire hypertrophié, capable de broyer des vies sur un simple soupçon d'outrage envers l'élite. Cet épisode alimente le sentiment délétère d'une justice à double vitesse et d'une forme de « méchanceté d'État » ordinaire.
L’IMPÉRATIF DE RESPONSABILITÉ POLITIQUE ET LA VULNÉRABILITÉ DES MÉDIAS
La leçon citoyenne de cette dérive est implacable : même si Alamine Ousmane Mey n'a pas personnellement signé l'ordre d'arrestation, la doctrine de la responsabilité politique l'enchaîne à cet abus. Un dirigeant public est comptable des dérives commises en son nom par son protocole, sa garde rapprochée et son entourage. Le manque de contrôle de ses équipes s'avère ici politiquement dévastateur.
De fait, cet épisode cruel rappelle la précarité de la condition de journaliste au Cameroun. Aujourd'hui, l'exercice de ce métier s'apparente parfois à une marche permanente sur des œufs, exposant les professionnels à des détentions abusives sous de simples prétextes ou des soupçons infondés d'outrage au pouvoir.
L’URGENCE D’URGENCE D’UNE RÉCONCILIATION PAR RESPECT POUR LES CITOYENS
Pour un homme politique ambitieux, régulièrement cité parmi les figures majeures de l'après-Biya, la reconstruction d'une image publique aussi profondément écornée ne pourra pas se satisfaire de notes administratives. Elle exige des actions concrètes, visibles et symboliques de rupture avec les pratiques décriées :
Des excuses publiques et solennelles : Bien que son cabinet ait publié un communiqué de regrets, une déclaration publique directe et verbale du ministre face aux médias nationaux aurait un impact politique bien plus puissant. Reconnaître le tort causé, au-delà des justifications bureaucratiques, enverrait un signal d'humilité rarissime au sein de l'élite gouvernante.
Une rencontre formelle avec les organisations syndicales : Organiser une table ronde ou une audience officielle avec le Syndicat National des Journalistes du Cameroun (SNJC) et les organisations professionnelles permettrait d'ouvrir un dialogue sincère. L'objectif ? Sanctuariser les conditions de travail des reporters lors des événements officiels et garantir qu'un tel arbitraire ne se reproduise plus.
Le soutien concret aux initiatives médiatiques : Traduire les regrets en actes en parrainant ou en finançant des programmes de formation pour les jeunes reporters, des bourses d'excellence, ou en facilitant l'accès à l'information économique qui dépend directement de son ministère. Devenir le ministre qui fluidifie l'accès aux données publiques pour la presse serait la meilleure des réponses logiques en termes de gestion de crise.
La réforme interne et immédiate de son propre protocole : Sanctionner publiquement ou réassigner les membres de son entourage et de sa sécurité qui ont fait preuve d'un excès de zèle aussi nuisible.
Communiquer fermement sur le fait que les équipes du ministère ont désormais reçu des directives strictes de respect absolu des droits des citoyens et des journalistes lors de tous leurs déploiements sur le terrain.
LE REGARD DU CITOYEN : LE TEST D’UN DESTIN NATIONAL
En définitive, cet incident envoie un message clair à Alamine Ousmane Mey ainsi qu'à toute la classe politique : le profil de technocrate brillant et de banquier international ne suffira jamais à asseoir une légitimité populaire si l'entourage politique immédiat continue d'incarner les pires travers de l'autoritarisme d'antan.
Si le ministre aspire un jour à un destin national plus grand, sa capacité à gérer cette crise par l'ouverture, la responsabilité et le respect absolu de la presse sera le véritable test de sa stature d'homme d'État moderne. Le peuple camerounais, qui espère légitimement mieux que ces vieilles pratiques de méchanceté d'État, observe et attend des actes.
Loïc Kodjay