En annonçant un "léger réajustement" du calendrier des élections législatives et municipales, le président camerounais s'enferme dans un piège juridique de sa propre fabrication. Entre mandats expirés, prorogations maximales atteintes et délais constitutionnels, l'équation devient insoluble.
Le "léger réajustement" annoncé par Paul Biya lors de son discours du 10 février à la jeunesse camerounaise cache une réalité bien plus complexe : le président de la République se trouve confronté à un casse-tête juridique de sa propre création. Entre les mandats des députés déjà prorogés au maximum et ceux des conseillers municipaux sur le point d'expirer, l'espace de manœuvre se réduit à quelques semaines à peine.
Le premier problème est d'ordre légal. Le délai pour convoquer le corps électoral en vue des élections législatives était déjà dépassé dès le 9 février, soit un jour avant le discours présidentiel. En utilisant l'euphémisme "léger réajustement" pour qualifier ce qui s'apparente à un report pur et simple, Paul Biya acte une violation des délais constitutionnels sans en assumer pleinement la portée.
Cette formulation floue – "certaines contraintes impérieuses" – laisse les Camerounais dans l'incertitude. Quelles sont ces contraintes ? Techniques, politiques, sécuritaires ? Le président n'en dit mot, préférant rester dans le vague plutôt que d'expliquer les raisons précises de ce nouveau report.
Mais c'est surtout le télescopage de deux échéances qui place le régime dans une situation inédite. D'un côté, le mandat des députés – déjà prorogé de 15 mois – doit prendre fin le 30 mars. Selon l'article 170 de la Constitution, il ne peut être prolongé, avec l'accord des députés, que de 90 jours maximum. Ce qui repousse la date butoir au 30 juin.
De l'autre, les mandats des conseillers municipaux s'achèvent le 31 mai. Or, la loi impose de convoquer le corps électoral 20 jours maximum avant l'expiration de leur mandat, soit au plus tard le 11 mai.
Le résultat ? Une fenêtre de tir extrêmement étroite qui ne laisse aucune marge de manœuvre au pouvoir.
Face à ce dilemme juridique, une hypothèse se dégage : la convocation du corps électoral le 11 mai pour des élections couplées (législatives et municipales) qui se tiendraient trois mois plus tard, soit le 9 août 2026.
Cette date présenterait l'avantage de devancer à la fois le terme du mandat prorogé des députés (30 juin) et celui des conseillers municipaux (31 mai). Elle permettrait ainsi de respecter – à peu près – le cadre constitutionnel, même si les délais initiaux auront été largement dépassés.
Mais cela suppose que rien ne vienne perturber ce calendrier déjà fragile : ni crise politique, ni contestation de l'opposition, ni problème logistique. Une gageure dans un pays où l'organisation d'élections libres et transparentes demeure un défi permanent.
L'autre inconnue de l'équation concerne le remaniement gouvernemental. Annoncé lors des vœux de décembre comme devant intervenir "dans les prochains jours", ce mouvement est désormais qualifié d'"en préparation" par le chef de l'État.
La question se pose : Paul Biya procédera-t-il à ce remaniement avant les élections législatives et municipales ? Ou attendra-t-il l'issue des scrutins pour recomposer son équipe gouvernementale ?
Le timing n'est pas anodin. L'actuel Premier ministre Joseph Dion Ngute, fragilisé par la cacophonie autour de la gestion des scannings au port de Douala, pourrait ne pas survivre à un remaniement pré-électoral. Mais le maintenir en poste jusqu'aux élections comporterait aussi des risques pour le parti au pouvoir.
Si les élections législatives se tiennent effectivement en août, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le parti présidentiel, devra affronter une opposition galvanisée par les résultats de la présidentielle d'octobre 2025.
Avec un gouvernement affaibli, un calendrier électoral contesté et une opinion publique de plus en plus critique, le RDPC pourrait voir sa majorité écorner dans certaines circonscriptions urbaines, notamment à Douala, Yaoundé ou Bafoussam, où l'opposition a réalisé de bons scores lors de la présidentielle.
Au-delà du calendrier électoral, ce qui frappe dans le discours de Paul Biya, c'est ce qu'il n'a pas dit. Aucune mention de la crise post-électorale qui a secoué le pays après la présidentielle, qualifiée pudiquement de "particulièrement disputée". Aucun mot sur les centaines de jeunes encore incarcérés, dont certains sont jugés par des tribunaux militaires.
Aucune référence non plus à la crise anglophone qui endeuille les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest depuis dix ans. Une première pour un discours à la jeunesse, alors même que cette crise affecte directement des dizaines de milliers de jeunes Camerounais déplacés, déscolarisés ou contraints à l'exil.
"Maître des horloges camerounaises et peu sensible à la pression politique ou populaire", selon l'expression consacrée, Paul Biya a donc choisi de maintenir le flou plutôt que d'apporter des réponses claires. Le report des élections est acté, mais sans calendrier précis. Le remaniement est confirmé, mais sans échéance définie.
Cette stratégie du silence et de l'imprécision a fait ses preuves par le passé. Elle permet au président de conserver toutes ses options et de ne se lier à aucun engagement précis. Mais dans un contexte de tension politique accrue, elle alimente aussi la frustration d'une population – notamment la jeunesse – qui attend des décisions concrètes.
À 93 ans, Paul Biya affirme connaître "les frustrations, les peurs et les angoisses" de la jeunesse camerounaise. Mais son discours du 10 février aura surtout démontré qu'il reste prisonnier de sa propre temporalité politique, celle d'un pouvoir qui contrôle les horloges sans nécessairement maîtriser le temps qui passe.